La Haute Plaine du Ciel

Elle se souvenait encore du souffle du vent sur sa peau alors qu’ils venaient de poser le pied sur la Haute Plaine du Ciel. Son Second avait posé une main sur son épaule. L’intimité du geste aurait dû la gêner, mais alors qu’elle l’observait faire le rapport de leur expédition à l’Empereur, elle se rendait compte à quel point ils évoluaient alors dans un monde différent du leur.

— La tâche ne fut pas aisée, Tennô. Dès le départ de notre expédition, les machines volantes impériales montrèrent leurs limites. Ce ne fut que grâce à l’acharnement de l’équipage tout entier que nous atteignîmes notre objectif.

Hieda no Are hocha la tête en silence. Elle se sentait épuisée depuis leur retour et elle avait laissé à son Second le soin de tout raconter à l’Empereur. Ô no Yasumaro n’avait pas de talent de grand orateur. Il se contenta d’aller à l’essentiel. Si elle avait eu plus d’énergie, elle aurait parlé des blizzards qu’ils avaient dû affronter alors qu’ils approchaient du Pont Flottant du Ciel. Les avaries, les voiles déchirées, les trop nombreuses fois où elle les avait crus morts… Les hommes ne s’étaient pas acharnés pour que la mission soit un succès : ils s’étaient battus pour survivre.

— Comme la rumeur le disait, un pilier montait jusqu’à la Haute Plaine du Ciel. Une fois le vaisseau amarré, nous dûmes escalader pendant de longues heures. C’est là que nous eûmes à déplorer les premières pertes.

« Déplorer les premières pertes ». Ô no Yasumaro était de ces explorateurs qui ne craignent pas de sacrifier quelques bons hommes en cours de route, pourvu que la réussite soit au bout du chemin. C’était sans doute pour cette raison que l’Empereur le lui avait imposé comme Second. Pourtant, c’était bien à elle, l’exploratrice poète, qu’il avait fait appel pour cette expédition si particulière. Hieda no Are s’en souvenait comme si c’était hier. Les doux pétales des fleurs de cerisiers tombaient en pluie fine dans les jardins impériaux. Elle venait de rentrer d’un long voyage sur le continent, d’où elle avait ramené de nombreuses denrées encore inconnues dans l’archipel. Sa machine volante n’allait pas pouvoir repartir de sitôt, et elle se réjouissait des longues semaines de repos qui allaient s’offrir à elle.

— Et puisqu’elle existe réellement, comment est-elle, cette Haute Plaine du Ciel ?
— Elle ressemble au Yamato.

« Le Yamato lui ressemble ». Hieda no Are se mordit l’intérieur de la joue. Elle savait que le but de cette expédition était de permettre à l’Empereur de faire rayonner son pouvoir et d’asseoir son autorité au-delà de l’archipel, sur le continent. En agissant ainsi, il ne faisait qu’agir en pâle copie de leurs puissants voisins de l’Empire Chinois ; elle n’avait cependant pas à remettre en question ses volontés.

— Et les dieux ?
— Ils ressemblent aux habitants du Yamato.

La femme retint une nouvelle intervention. Elle avait laissé Ô no Yasumaro commencer le récit : il était incorrect de l’interrompre à présent. Elle regarda l’Empereur sourire de satisfaction. Pour lui, cette mission constituait la plus parfaite des réussites.

— Racontez-moi la suite. Je veux connaître chaque détail.

Ô no Yasumaro hocha la tête respectueusement.

— L’obscurité tomba brutalement alors que nous posions enfin le pied sur la Haute Plaine du Ciel. Aucun crépuscule. Aucune éclipse, aucun signe avant-coureur : le soleil avait juste subitement disparu.
— Au Yamato également, nous avons dû faire face à cela, précisa l’Empereur.
— Alors vous serez ravi d’en apprendre la cause : la déesse du soleil s’était réfugiée dans une grotte et refusait d’en sortir.

La rayonnante Amaterasu… Hieda no Are ferma les yeux, cette fois-ci peu soucieuse des convenances. Ô no Yasumaro venait encore d’aller à l’essentiel, là où il y avait tant à dire.

Des senteurs douces et sucrées, âcres et lourdes, légères et piquantes embaumaient la Haute Plaine du Ciel alors que l’équipage évoluait avec méfiance. L’herbe était plus verte qu’en bas, les ténèbres, plus profondes. Après plusieurs minutes de marche, le bruit d’une conversation animée était arrivé jusqu’à leurs oreilles. Un peu plus loin, au bord d’une rivière, huit cent myriades de kamis tenaient conseil. Hieda no Are avait été la seule à oser s’approcher. C’était à partir de ce moment-là qu’elle avait senti la fatigue la gagner peu à peu. Chaque fois qu’elle essayait de se souvenir de l’aspect de chacune de ces divinités, elle avait l’impression que son esprit se fissurait en autant de fragments. Elle rouvrit les yeux et reporta son attention sur les deux hommes.

— C’était son frère Susanoo, le dieu des tempêtes, qui avait provoqué sa colère. Les kamis se chamaillaient pour trouver le meilleur moyen de la faire sortir. Ils craignaient que la nuit ne devienne éternelle.
— C’est ce que nous avons tous craint ici-bas.

La voix de l’Empereur tremblait. Les Hommes redoutaient les ténèbres encore plus que les dieux.

— Les kamis se mirent finalement d’accord pour essayer de piéger la déesse du soleil. Ils espéraient qu’elle sortirait de sa grotte et qu’ils pourraient alors en sceller l’entrée. Ils accrochèrent un miroir dans les branches d’un arbre, près de sa cachette, puis Ama no Uzume, la déesse de la Gaieté, entama une danse.
— Vous n’avez jamais assisté à pareil spectacle, Tennô.

Hieda no Are n’avait pas pu s’empêcher d’intervenir cette fois-ci. L’Empereur hocha la tête d’un air songeur. Un sentiment de frustration tordit l’estomac de l’exploratrice. Elle aurait voulu trouver les mots pour raconter avec justesse le spectacle auquel ils avaient assisté. La grâce indescriptible de la déesse, les exclamations enthousiastes des autres kamis, la maigre lueur des lanternes éclairant les visages… Les couleurs étaient vives et blessaient les yeux malgré la nuit. Chaque geste était puissance et majesté, chaque éclat de voix était un son doux et cruel à l’oreille. Ce spectacle, aucun survivant de l’expédition ne pourrait jamais l’oublier. Pour Hieda no Are, il continuerait de hanter son cœur et son esprit sans qu’elle parvienne jamais à se faire comprendre de son entourage…

— Le stratagème fonctionna. Intriguée, Amaterasu risqua d’abord un regard. Ama no Uzume en profita et se réjouit d’avoir trouvé une déesse plus flamboyante encore que celle du soleil. Par jalousie ou par curiosité, Amaterasu sortit et aperçut son reflet dans le miroir. Elle le contempla longuement, ne se rendant pas compte de la supercherie, et les kamis en profitèrent : ils condamnèrent l’entrée de la grotte.

Le soleil s’était dévoilé avec une étrange douceur. Comme si une épaisse brume hivernale se dissipait enfin pour laisser place à un ciel d’été. La déesse Amaterasu brillait de mille feux.

— Elle promit de ne plus fuir de la sorte si Susanoo était banni de la Haute Plaine du Ciel. Les kamis acceptèrent et la lumière revint pour de bon.

L’Empereur se frotta le menton d’un air songeur.

— Vous rendez-vous compte ? intervint Hieda no Are. Un dieu marche de nouveau aux côtés des Hommes, ici-bas ! Ce n’était plus arrivé depuis la création du monde il y a des milliers d’années !

Sa voix sonnait plus aigüe que d’ordinaire. Elle sentait que l’excitation faisait briller ses yeux et que le rouge lui montait aux joues. Le silence qui suivit sa déclaration la poussa à se rasseoir sans un mot, la tête baissée. Quelques minutes passèrent.

— Et pour notre affaire ?

Hieda no Are détesta le sourire qui étira les lèvres de son Second.

— Les kamis ne remarquèrent notre présence qu’avec le retour de la lumière. Amaterasu la Flamboyante accepta de nous recevoir dans son palais. Nous nous y rendîmes à bord d’une machine volante à faire pâlir d’envie les ingénieurs impériaux.

« Enfin ». L’Empereur fronça les sourcils. Hieda no Are sourit. Enfin, Ô no Yasumaro parlait de la supériorité des dieux et de la Haute Plaine du Ciel. Il avait réussi jusque-là à l’éviter, mais pour cette partie du récit, cela allait être plus difficile. Le vaisseau qui les avait transportés jusqu’au palais de la déesse du soleil n’avait rien de comparable à ceux de la flotte impériale. Les huit cent myriades de kamis s’étaient tous réunis sur le pont pour prolonger les festivités et alors que l’immense nef s’élevait vers le ciel, ses cheminées recrachaient des filaments de nuages, blancs, doux, cotonneux. Rien à voir avec les fumées noirâtres produites par les chaudières au charbon.

— Son palais se révéla être une immense citadelle flottant dans le ciel. Le bruit de la machinerie permettant ce prodige se perdait dans l’air comme une douce mélodie.

Rien à voir non plus avec le bruit des machineries encore grossières du Yamato. Hieda no Are avait toujours été fière de son titre d’Exploratrice Impériale, jusqu’à ce qu’elle découvre à quel point ils n’étaient encore que des enfants.

— Et alors, ensuite ?

L’Empereur semblait perdre patience. Hieda no Are savait qu’après cela, il essayerait sans doute d’envoyer des ingénieux sur la Haute Plaine du Ciel pour récupérer les plans de ces machineries. Elle soupira.

— Amaterasu nous reçut en audience. Elle écouta attentivement, dévisageant tour à tour chaque membre de l’équipage. Hieda no Are vous fit honneur. Elle soutint avec calme et assurance votre requête, Tennô. La déesse hochait la tête à chaque phrase, bienveillante.

L’exploratrice peinait à se souvenir de cette entrevue. Ses jambes tremblaient, son esprit s’effilochait, son cœur battait la chamade. Trouver les mots pour convaincre la déesse avait épuisé ses dernières forces. Elle se souvenait comme dans un rêve s’être appuyée contre l’épaule de Ô no Yasumaro en sortant du palais.

— La déesse accorde à l’Empereur du Yamato le droit d’affirmer que sa lignée remonte jusqu’à elle. En échange, elle nous a transmis un certain nombre de célébrations que le peuple du Yamato devra suivre scrupuleusement, sans quoi, elle nous privera de sa lumière.

Après un court moment de réflexion, l’Empereur se leva et s’approcha de Ô no Yasumaro. L’homme s’inclina aussitôt.

— C’est parfait. Toutes mes félicitations. Vous accédez au titre d’Explorateur Impérial. Je vous charge également de la rédaction de l’ouvrage reprenant cette aventure.
— Quoi ?

Hieda no Are s’était levée, indignée. C’était à elle que devait revenir l’honneur de rédiger ce texte. Cette récompense était la seule chose qui l’avait poussée à accepter la mission : pouvoir transmettre pour la première fois au peuple du Yamato les merveilles qu’elle aurait découvertes.

— Tennô, c’est injuste !
— Vous reprendrez dedans la création du monde, poursuivit l’Empereur, et toutes les histoires que vous avez pu recueillir durant votre séjour. Vous mettrez en dernière partie les célébrations ordonnées par la grande déesse. Quand dans quelques années tout cela sera communément admis, vous rédigerez un ouvrage retraçant l’histoire de ma famille depuis ses origines dans la Haute Plaine du Ciel.

Ô no Yasumaro se tenait toujours incliné. Il hocha la tête pour la forme : l’Empereur venait de lui donner un ordre, il n’avait pas à accepter ou à refuser.

— Tennô ! protesta une fois de plus Hieda no Are.

Ce dernier se tourna enfin vers elle. De l’ambition brillait dans son regard. Il s’approcha d’elle sans la voir. Elle poussa un cri quand il traversa son corps.

— Comment Are souhaitait-elle intituler cet ouvrage ? demanda-t-il.

Il observait à présent la cité impériale à travers l’immense baie vitrée de ses quartiers privés.

— Kojiki, répondit simplement Ô no Yasumaro.
— Nous élèverons un temple en sa mémoire. Le Kojiki y sera gardé par des prêtresses.

Après un long silence, l’Empereur soupira.

— Quelle triste perte…

L’esprit confus de Hieda no Are rassembla quelques morceaux de souvenirs. Elle n’était pas revenue entière de la Haute Plaine du Ciel. Son esprit et son corps s’étaient évanouis dans l’air, affaiblis par son entrevue avec la déesse du soleil. Seul un fragment de son âme avait fait le voyage retour.

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