L’Autre

L’obscurité l’entourait de toute part. Miyaca pensait se trouver dans les bois, mais lorsqu’elle agita les mains devant elle, ses doigts ne palpèrent que le vide. Elle sentait pourtant que des formes étranges l’entouraient, déchiraient ses habits, tiraient et emmêlaient ses cheveux.

– S’il vous plaît… gémit-elle.

Des larmes ruisselaient sur ses joues. Elle fit un geste pour les essuyer et ses mains traversèrent son visage. Une sourde angoisse engourdit ses jambes et elle tomba à genoux. Une voix puissante résonna dans les ténèbres.

– Accepte-le.

Miyaca se recroquevilla. Elle connaissait cette voix : elle hantait ses cauchemars depuis plusieurs mois. La jeune femme s’efforça de se rassurer, en vain. Elle n’était peut-être qu’endormie, mais elle restait prisonnière de son sommeil. Elle savait qu’elle finirait dévorer avant de pouvoir ouvrir les yeux. Elle sentait déjà les crocs s’enfoncer dans sa gorge. Les griffes déchireraient sa peau et elle hurlerait à s’en arracher la voix.

– Tu n’es pas obligée d’endurer de tels tourments. Accepte-le.

Son corps fut secoué de sanglots et elle remua frénétiquement la tête.

– Non.

Un grondement sourd se fit entendre à quelques pas. Miyaca ferma les yeux. Elle était prête. Ce n’était qu’un mauvais rêve.

***

Le travail dans les champs était un moyen efficace de gagner sa vie, mais c’était aussi la tâche la plus ardue que Miyaca connaissait. Elle avait aidé ses parents dès son enfance, laissant les saisons rythmer sa vie, et à présent qu’ils avaient pris leur retraite, elle travaillait dans l’exploitation fermière la plus importante du village voisin. Des champs entiers de maïs s’étendaient à perte de vue et chaque matin, il fallait s’y rendre pour arracher les mauvaises herbes, vérifier la bonne santé des plans ou chasser les animaux.

Alors qu’elle remontait le long du chemin de terre battue, Miyaca tremblait. L’été était déjà très avancé. Malgré la chaleur accablante qui s’abattait sur toute la campagne environnante, la jeune fille frissonnait alors que les images de son cauchemar lui revenait en mémoire. Elle se sentait toujours encerclée d’obscurité.

– Miya’ !

Une main s’abattit sur son épaule et elle se retourna en poussant un cri. Le visage souriant qui lui faisait face la ramena à la réalité.

– Nelli ! Tu m’as fait peur !

Un rire joyeux s’échappa des lèvres du nouveau venu et Miyaca ne put s’empêcher de sourire à son tour. Nelli était un vieil ami : ils se connaissaient depuis l’adolescence et ils avaient été engagés en même temps pour travailler dans les champs de maïs.

– Tu semblais ailleurs… Tes cauchemars encore ?

La jeune femme détourna la tête. Elle n’avait pas envie d’en parler. Elle se sentait ridicule et ne supportait pas le regard compatissant que Nelli lui adressait quand elle se confiait à lui. Son ami ouvrit la bouche pour insister, mais déjà ils arrivaient aux abords du champ où ils travaillaient. Elle le salua de la main avant de se diriger vers sa parcelle.

Alors qu’elle se faufilait au milieu des pousses plus hautes qu’elle, elle essaya de retrouver son calme. Sa gorge se serrait d’angoisse alors qu’elle entreprenait d’arracher quelques mauvaises herbes. Elle s’efforça de se raisonner. Elle était en sécurité ici. Aucune bête féroce ne rôdait aux alentours. Il n’y avait qu’elle, les autres travailleurs et le maïs.

Quelques heures passèrent. Le soleil brillait haut dans le ciel et le corps de Miyaca ruisselait de sueur. Alors qu’elle se redressait en s’étirant le dos, un cri brisa le calme paisible. Le cœur de la jeune femme se glaça. Son esprit lui intima de fuir, mais ses jambes refusèrent de bouger. De nouveau, elle frissonnait. Du mouvement attira son regard. Quelque chose avançait dans sa direction sans se soucier des pousses – elle voyait leurs sommets s’agiter violemment.

C’était Nelli. Un mince filet de sang s’échappait de son crâne et coulait le long de son visage. Le regard d’horreur qu’il lui jeta la pétrifia.

– Cours ! hurla-t-il.

Un homme surgit dans son dos. Miyaca voulut crier en voyant son ami se faire assommer, mais une main se posa sur sa bouche.

– Silence ma belle. Ou je tranche cette jolie gorge.

Le contact froid de la lame contre sa peau fit perler des larmes à ses yeux, mais elle se garda bien d’émettre le moindre son. Elle fut traînée sans ménagement à travers le champ. Alors qu’ils rejoignaient l’autre extrémité, elle voyait peu à peu d’autres silhouettes, d’autres travailleurs, prisonniers eux aussi des étrangers. Les plans de maïs étaient dévastés.

Ils furent tous solidement ligotés et entassés à l’arrière d’un vieux chariot. Miyaca ne se posait aucune question sur son sort. Elle savait ce qu’il se passait : des pirates allaient les vendre comme esclaves, et ils ne reverraient plus les leurs. Beaucoup de rumeurs couraient à ce sujet, mais la jeune femme n’aurait jamais cru que les navigateurs s’enfonceraient si loin dans les terres à la recherche de nouvelles « marchandises ».

Assis en face d’elle, Nelli gardait la tête baissée. Miyaca comprit qu’elle ne pourrait pas compter sur lui pour s’en sortir. Son regard vide et ses épaules basses indiquaient qu’il avait déjà abandonné tout espoir de fuite. Il semblait en être de même pour la plupart des autres travailleurs, et la jeune femme sentit toute son énergie la quitter.

***

Le chariot les déposa après une demi-journée de voyage et ils continuèrent la route à pied. Le paysage s’était vite modifié. De la verdure des champs et des bosquets, ils étaient passés à de la rocaille brune et poussiéreuse. Les travailleurs avaient échangé des regards inquiets : cette région désertique était hantée par les armées de L’Ombre et du Nécromancien. Les pirates devaient l’ignorer, ou bien ils ne s’en souciaient pas. Miyaca se trouvait en tête de file, juste derrière ceux qui ouvraient la marche. Des épées tâchées de sang pendaient à leur ceinture, aux côtés de ce qu’elle devinait être les armes de feu qu’ils avaient amenées de l’autre continent. Au matin du second jour, ils arrivèrent affamés dans l’une des cités portuaires clandestines que les pirates avaient bâties.

Les travailleurs furent entassés au fond d’une cage, serrés les uns contre les autres. Nelli détourna les yeux quand elle se tourna vers lui. Miyaca n’insista pas et se laissa glisser le long des barreaux de bois. Son regard erra sans but sur la foule. C’était mieux ainsi. La vue de son ami abattu lui serrait trop le cœur.

Un petit garçon fut le premier à s’avancer vers eux, curieux. Il fut rapidement imités par des dizaines de badauds, mais la jeune femme ne parvint pas à détacher son regard de ses grands yeux bruns. Lui-même semblait bien plus intrigué par elle que par les autres. Il détala quand un pirate fit mine de s’en prendre à lui. Miyaca le perdit dans la foule.

– J’en donne deux tonneaux de liqueur !

Les enchères commencèrent d’elles-même.

« Déchire-les ». La voix résonna dans l’esprit de Miyaca. Elle se vit alors bondir toutes dents dehors sur le pirate le plus proche. La vision s’envola avec le vent du large.

– Cinq barils de poudre !
– Cinq barils et deux pistolets !

L’amusement qu’elle lisait dans les regards et sur les bouches des hommes et des femmes lui glaçait le sang. Ces enchères n’étaient qu’un jeu. Elle se demanda si certains ne regrettaient pas parfois leur offre lorsqu’ils remportaient la mise. Les travailleurs furent vendus les uns après les autres. Nelli s’éloigna aux côtés d’un pirate boiteux, les épaules basses. Il ne lui adressa pas de dernier regard.

– Ceux qui restent sont pour moi.

Un homme à la carrure imposante s’avança au milieu des autres. La foule eut un mouvement de recul respectueux et les pirates qui dirigeaient les enchères perdirent leur sourire.

– C’est qu’il va falloir payer quand même, Cap’tain, dit l’un d’entre eux.

Son regard fuyait celui du nouvel arrivant et ce dernier afficha un sourire en coin. Sa voix était grave et sans appel.

– Je les prends. Raphël, amène-les où tu sais.

Le petit garçon que Miyaca avait aperçu plus tôt surgit d’entre les jambes de l’homme et se dirigea vers eux, plein d’assurance. Trois hommes lui emboîtèrent le pas. Ce furent ceux-là qui se chargèrent de récupérer les travailleurs pendant qu’il se pavanait.

– Estimez-vous honorés, lança-t-il aux pirates. Grâce à votre dur labeur, le Cap’tain va pouvoir mener sa grande expédition à bien !

D’un bond, il rejoignit la tête de file et il sautilla gaiement aux côtés de Miyaca. Cette dernière sentait les liens lui meurtrir les chairs et la faim lui tirailler le ventre. Elle n’espérait qu’un peu de repos et de nourriture. Le reste ne lui importait plus.

***

Noir. Miyaca crut d’abord qu’elle était de nouveau perdue dans un mauvais rêve. La douleur vive qui parcourut ses membres quand elle essaya de se lever lui fit comprendre qu’elle était bel et bien éveillée. Sa gorge sèche la tiraillait. Elle sentait la présence des autres, non loin d’elle. Certains gémissaient, encore endormis. Elle n’avait fait aucun cauchemar, et pour cela, elle était reconnaissante.

– Debout là-d’dans !

La lumière du jour pénétra soudain dans la cabane où on les avait entassés pour la nuit. Miyaca se sentait nauséeuse. Un homme la tira violemment par le bras et ses jambes durent supporter son poids tant bien que mal. Dehors, une grande agitation régnait. Le garçon de la veille se tenait assis sur le sommet d’un tas de caisse, lançant de temps à autre une pique à l’un des pirates. Ces derniers feignaient de ne rien entendre, mais Miyaca en aperçut quelques-uns serrer les poings.

– Raphël, ne reste pas planté là. Aide les gars.

L’homme de la veille venait de sortir d’une autre cabane. Il avait revêtu une broigne de cuir usée et des bottes montant jusqu’aux cuisses. Une épaisse ceinture lui barrait le ventre, à laquelle pendait une longue épée et deux armes de feu. Quelques stégobulles y étaient aussi accrochés – sans doute les souvenirs oubliés de vies passées.

– Oui Cap’tain !

Le gamin sauta prestement au sol et courut s’affairer un peu plus loin. L’homme se tourna alors vers les esclaves et les scruta un à un.

– Mes gars, y’en a sans doute pas la moitié d’entre vous qui r’viendra de là où on va. Et j’m’en moque. J’veux que le travail soit fait. Bien fait. Sinon c’est moi qui m’débarasserai de vous.
– Où est-ce qu’on va ?

Le capitaine laissa un court silence s’installer avant de répondre avec complaisance.

– Au cœur des bois.

Son épaisse barbe brune laissa tout juste entrevoir le large sourire qui s’étira sur ses lèvres. Des murmures furent échangés dès qu’il tourna le dos. Miyaca n’y prêta qu’une oreille absente. Personne n’était assez fou pour s’aventurer là où le pirate prétendait les conduire. Tout le monde avait entendu cent fois les histoires et les légendes qui se racontaient au sujet de ces bois, le soir pendant les veillées. Ce n’était pas ce qui l’inquiétait. Ces derniers mois, elle redoutait plus que tout la forêt pour une toute autre raison. Et si ses cauchemars prenaient une consistance bien réelle lorsqu’elle y mettrait les pieds ?

***

Il ne fallut que quelques heures de préparation avant que le convoi ne se mette en route. La majeure partie des vivres et des fournitures avaient été entassées sur deux petits chariots tirés par des mules. Le reste avait été réparti sur le dos des esclaves. Miyaca se courbait sous le poids de sa charge, perdue en fin de file. Aucun pirate ne fermait la marche derrière elle et elle devait résister à la tentation de se retourner trop souvent : les autres auraient eu vite fait de la semer. La dernière chose qu’elle souhaitait était de se retrouver seule, perdue au milieu de ces terres inconnues. Elle avait l’impression d’entendre parfois le bruit d’une démarche silencieuse qui marchait dans ses pas. Ses cheveux se dressaient alors sur sa nuque, malgré la sueur qui ruisselaient sur tout son corps.

– Ç’a l’air lourd ton truc à toi.

Le petit garçon avait ralenti l’allure et se trouvait à présent à sa hauteur. Miyaca ne répondit pas tout de suite. Elle réajusta sa charge sur ses épaules. Devant elle, une fille plus jeune qu’elle peinait en gémissant.

– Ton capitaine n’a pas la moindre idée du danger auquel il nous expose tous, dit-elle finalement entre deux souffles douloureux.

Quelque chose de dur lui rentrait dans le creux des reins. Le gamin rit de bon cœur.

– Oh, si, il le sait. Mais il est comme ça le Cap’tain. C’est pas ça qui l’arrêtera.
– Toi tu devrais avoir peur à sa place.

Un nouveau rire franchit les lèvres du garçon.

– Comment tu t’appelles ?

Miyaca ne répondit pas. Ils évoluaient toujours au milieu des rocailles ; elle devait se concentrer pour ne pas trébucher ou se tordre la cheville.

– On a pas grand chose à craindre tu sais, enchaîna le garçon sans se soucier de son absence de réaction. On a toutes les armes qu’il faut.
– Vos armes ne vous sauveront pas. Pas ici. Pas dans ces terres.

En tête de file, une corne sonna pour annoncer une pause. Miyaca posa son sac en soupirant bruyamment. Au loin, de lourds nuages noirs commencèrent à s’amonceler, mais personne ne s’en formalisa. La jeune femme observa les alentours. Çà et là, de petits buissons secs et piquants arrivaient à pousser. Des éboulis dévalaient parfois les pentes douces de chaque côté du chemin qu’ils empruntaient.

– T’as déjà vu un pistolet tirer ? Je suis sûr que non. Pas dans le coin arriéré d’où tu viens.
– Tu as déjà vu les morts revenir hanter les vivants ? répondit-elle du tac-au-tac.
– Bien tenté. Mais je crois plus au fantôme. J’suis petit, pas stupide.

Miyaca n’insista pas. Elle n’avait pas besoin de le convaincre, il verrait bien assez tôt par lui-même. Quant à elle, elle devait trouver toute seule un moyen de se sortir vivante de ce mauvais pas.

Lorsque l’expédition se remit en marche après cette trop courte pause, le ciel était couvert de nuage et l’obscurité les encerclait de toute part. La jeune femme avait l’impression d’en voir des lambeaux se détacher et danser autour d’eux. Dans son dos, le bruit de pas la suivait.

***

La jeune fille salua avec soulagement la pause pour la nuit. Au loin, on apercevait les premières avancées des bois, sombres et inquiétantes. Elle goûta à peine au ragoût qui leur fut proposé et sombra dans un profond sommeil.

« Arrache ! Déchire ! » Le sang lui battait aux tempes, lui brouillant la vue. Elle évoluait avec difficulté dans les ténèbres. Cette fois-ci, ses doigts effleuraient la surface rugueuse d’immenses arbres.

– Accepte-le.

Son ventre se tordit d’angoisse.

– Tu es proche maintenant. Accepte-le.

Miyaca sentit un souffle chaud et humide arriver sur sa main. Elle essaya de faire un bond sur le côté. Ses pieds glissèrent sur le sol rocailleux. Elle dévala une courte pente en hurlant. Les roches pointues lui écorchèrent la peau. Quand elle se releva, elle avait le goût du sang dans la bouche. Son odeur métallique arrivait jusqu’à son nez, lui embrouillant les sens.
« Mord ! Déchire ! »
De guerre lasse, elle se redressa et ferma les yeux. La douleur fut insoutenable.

***

Les jours suivants, les nuages les suivirent de près. Quand elle se retournait, Miyaca apercevait le bleu du ciel au loin. Elle sentait que quelqu’un les épiait. Son attention ne se relâchait jamais, et ce fut son ouïe qui la prévint avant les autres du danger. Un cri strident retentit au-dessus de leur tête, au milieu des rochers. « Cours ! » La voix résonna puissamment dans son esprit. Elle fit un bond sur le côté et se laissa rouler en bas de la pente qui bordait la piste. Un pirate voulut la rattraper. Une flèche traversa sa poitrine. Son corps sans vie suivit le même chemin que Miyaca.

D’autres pirates et esclaves en firent autant, vivants et morts. La jeune femme se débarrassa de son sac et récupéra l’épée qui pendait au flanc de l’homme. L’empennage de la flèche qui l’avait abattu était noir et poisseux. Plus haut, les bruits d’un combat s’engageant se firent entendre. Des coups de feu résonnèrent dans l’air. La jeune femme n’attendit pas de connaître l’issue de l’affrontement. Elle rampa et se laissa glisser parmi les éboulis jusqu’à atteindre l’orée du bois. La roche et la végétation s’y affrontaient elles aussi en silence. Un frisson la parcourut de la tête aux pieds. L’obscurité planait là également, tapie au fin fond de la forêt.

– Hé ! Attend-moi !

Miyaca se retourna en brandissant son épée. Le gamin se tenait non loin d’elle, un bras pendant lamentablement à son côté. La jeune femme jeta un regard vers les hauteurs. Elle hésita un instant avant d’attraper le garçon par la main pour l’attirer à sa suite. Ce dernier ne montra aucune résistance, et ils disparurent vite de la vue des autres.

– C’était quoi ?
– Les armées de l’Ombre.

Le garçon se mordit les lèvres mais ne posa pas d’autres questions. Il était visiblement soucieux du sort qu’avaient connu le reste de l’expédition. De son côté, Miyaca s’inquiétait surtout du leur : s’ils ne retrouvaient pas vite un moyen de rejoindre une ferme ou un village, ils ne tarderaient pas à mourir de faim. C’était bien cela le problème : il n’y avait pas âme qui vive dans ces bois hantés par les morts.

– Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ?

La jeune femme arrêta d’avancer et se tourna vers le garçon. Ce dernier la fixait de ses grands yeux bruns.

– Raphël, c’est ça ?
– Oui.
– On va essayer de s’en tirer vivant.

Le garçon se frotta un instant le menton, l’air songeur. Miyaca était presque sûre d’avoir vu le capitaine afficher une mimique identique.

– Moi, je vais aller là où le Cap’tain voulait aller. Parce qu’il y a des gens là-bas. Ne me compte pas dans tes plans.

Miyaca ne se sentait pas la patience de discuter ou d’argumenter. Elle ouvrit la bouche pour répliquer mais Raphël l’interrompit en reprenant.

– D’après le Cap’tain, ce sont de lointains cousins. Il a traversé l’océan pour les retrouver. T’as qu’à continuer de ton côté, si tu me crois pas, ajouta-t-il en la fusillant du regard.

La jeune femme se rendit compte qu’elle affichait une moue dubitative et elle secoua la tête. « Mords ! » Un grondement sourd résonna dans son esprit. Elle se décida en un instant.

– Je te suis. Si tu m’en dis plus.

Le marché sembla satisfaire le garçon qui sortit une petite boussole de sa poche. Il pointa d’un doigt assuré la direction à suivre et Miyaca lui emboîta le pas. Le petit pirate semblait savoir ce qu’il faisait, ce qui n’était pas son cas à elle. Raphël prit très à cœur de remplir sa part du marché. « Dévore-le ! »

– On est pas que des pirates de bas étages avec le Cap’tain. On est les derniers descendants des Cartographes, un des treize Peuples Nomades. On le dit pas, parce que sinon, la Grande Inquisition nous retrouverait et nous brûlerait.
– Pourquoi ?
– Parce qu’ils disent qu’on utilise la magie. Ils l’ont interdit il y a longtemps, sur l’autre continent, celui d’où on vient. Ils ont traqué tous ceux qui s’en servaient et ils les ont tués.

Miyaca sentit son estomac se tordre. De ce côté de l’océan, ceux qui ne savaient pas utiliser la magie étaient victimes des autres. Peut-être qu’une visite de cette inquisition mettrait tout le monde sur un pied d’égalité.

– On est plus que cinq Peuples Nomades sur l’autre continent. Et encore, on est pas sûr. Mais le Cap’tain croit qu’il y en a qui ont fui ici. Il veut tous les réunir pour devenir l’Empereur.

Jusque là, Miyaca avait trouvé l’histoire du garçon intéressante. Malheureusement, il n’était encore une fois question que de pouvoir et de puissance. Ces terres avaient déjà assez de bandes armées massacrant et harcelant ses populations. Personne n’avait besoin que les pirates viennent fourrer leur nez dans ces affrontements.

– Et toi, tu fais quoi comme magie ? demanda-t-elle distraitement.

Les bois s’étaient épaissis et ils devaient se glisser entre les troncs. Les branches basses s’accrochaient dans leurs cheveux. La nuit approchait et l’obscurité croissante pétrifiait peu à peu Miyaca d’angoisse.

– On fait pas de magie. C’est eux qui ont dit qu’on en faisait. On sait juste… des trucs.
– Quel genre de trucs ?
– Des trucs.

Raphël haussa les épaules. En réalité, il ne semblait pas connaître grand chose de ces prétendus savoirs. La jeune femme sourit en coin.

– J’ai pas à t’en dire plus que ça de toute façon. Et on devrait s’arrêter là pour la nuit.
Miyaca redoutait ce moment, mais elle devait se rendre à l’évidence : bientôt, ils seraient aveuglés par l’obscurité. La prudence leur dictait de trouver un abri et d’attendre que l’aube se lève.

Les deux compagnons de fortune trouvèrent une souche creuse écroulée en travers d’un épais buisson de ronces. Raphël plissa du nez à l’idée de s’y glisser, mais Miyaca insista. Elle savait que c’était l’un des endroits où ils seraient le plus en sécurité.

***

Un grondement sourd. Une haleine chaude et humide. Une voix, toujours la même.

– Accepte-le. Il vient pour toi.

« Mord ! Déchire ! » Cette fois-ci, épuisée, Miyaca obéit à son instinct. Elle se courba, se voûta. Ses mains touchèrent le sol. Elle se sentit plus rapide, plus puissante. Ses lèvres se retroussèrent. « Sens ! » Elle leva le visage vers le ciel. Des milliers d’odeurs affluèrent. Certaines connues, d’autres non. Inquiétantes, attirantes, rassurantes… Et plus près, tout près, l’odeur de l’enfance.

– C’est ça, laisse-le faire. Accepte-le.
– Non !

Miyaca se redressa brutalement. Son front heurta un coin de la souche et Raphël se précipita sur elle pour mettre une main devant sa bouche. Plus loin, quelque chose fourrageait dans les feuilles mortes. La jeune femme ferma les yeux pour retrouver son calme. Elle n’avait pas fini dévorée cette nuit-là… Mais qu’avait-elle failli faire ?

– C’est qu’un renard. On peut sortir je crois, annonça le garçon.

Il se faufila aussitôt à travers les ronces alors que Miyaca restait assise un instant. Elle regrettait de ne pas avoir fait honneur aux repas que les pirates avaient proposés les jours précédents. Son estomac se tordait de douleur.

– Il faut qu’on trouve à manger, déclara-t-elle en sortant à son tour.
– Tu en avais tout un sac sur le dos.

Elle se contenta de hausser les épaules. Sur le coup, elle avait surtout songé à sauver sa peau.

Raphël sortit de son propre sac un peu de viande séchée enveloppée dans un épais tissu. Il tendit le tout à Miyaca qui se jeta dessus, affamée. « Mords ! Déchire ! » Un morceau resta coincé dans sa gorge. Elle s’étouffa, toussa, cracha et avala aussitôt un autre bout.

– Doucement ! On doit tenir avec juste ça !

L’odeur de la viande séchée effaçait tout le reste. Elle dut faire appel à toute sa volonté pour se ressaisir.

– Par où maintenant ? demanda-t-elle.

Le petit garçon pointa du doigt la direction qu’ils empruntaient déjà la veille. Elle hocha la tête et lui rendit la viande séchée à contre-cœur. Ils reprirent leur marche en silence. Parfois, un hurlement se faisait entendre au loin. Bêtes sauvages, revenants, gardiens des temps anciens… L’imagination nourrie de vieilles légendes de Miyaca s’emballait à chaque nouveau bruit.

– Il y a du mouvement devant.

Alors qu’elle était concentrée sur ce qu’elle entendait, Raphël avait gardé les yeux ouverts. Elle plissa les paupières. Il y avait bien des ombres qui s’animaient non loin, dans l’obscurité. Une étrange brume les enveloppait alors qu’elles se mouvaient de façon saccadée.

– Qu’est-ce que…

« Cours ! » Miyaca empoigna Raphël par le bras.

– Cours ! lui intima-t-elle.

La jeune femme repéra un autre bosquet de ronces et elle poussa le garçon à se réfugier dessous. Les épines griffèrent la peau de son visage et achevèrent de déchirer le bas de sa robe. Les ombres approchaient. Ils entendaient désormais le bruit régulier de leurs pas. Des gémissements s’échappaient des rangs. Miyaca posa une main sur sa bouche pour que son souffle irrégulier ne la trahisse pas. Raphël en fit de même et se blottit contre elle. « Tue-les ! »

Quelques minutes passèrent. Une odeur nauséabonde envahit l’air peu à peu. Miyaca sentait son estomac se soulever à chaque bouffée qu’elle inspirait. Des pieds et des jambes décomposées apparurent dans leur champ de vision réduit. Bientôt, leur bosquet fut contourné de toute part par une armée de revenants. La jeune femme sentit une crampe lui saisir le mollet. Elle s’enfonça les ongles dans la paume pour ne pas crier. L’odeur se fit plus enveloppante. Au-dessus de leur tête, un rapace poussa son cri strident.

Les sabots d’un cheval arrivèrent alors. Sa peau tombait en lambeau sur ses maigres jambes. Une respiration lourde poussa Miyaca à lever les yeux. Une couronne de ronces ornait la tête encapuchonnée du cavalier. Il regardait autour de lui et toute son attitude dégageait une profonde satisfaction. « Tue-les ! » La jeune femme sentit son sang bouillir dans ses veines. Elle se souvenait de la puissance qu’elle avait ressenti en rêve. Elle se sentit une furieuse envie de bondir au milieu des revenants. Sa raison garda le dessus : le Nécromancien parcourait ses terres, et elle ne voulait pas rejoindre ses rangs.

Le son d’un cor se fit entendre au loin, malgré l’épaisseur des bois. Le rapace qui planait au-dessus de leur tête s’éloigna en poussant un cri. Le cheval se remit en route. Miyaca poussa un soupir de soulagement silencieux ; un frisson glacial lui parcourut la nuque. Elle releva la tête. Le Nécromancien s’était retourné et la regardait droit dans les yeux. « TUE-LE ! » La jeune femme sombra.

***

Lorsqu’elle se réveilla, Miyaca était toujours tapie sous le buisson de ronces. Seule. Les tiraillements causés par la faim lui avaient fait reprendre connaissance et elle se traîna péniblement hors de sa cachette.

– Raphël ?

Sa voix ne fut qu’un faible murmure : sa gorge était sèche et sa bouche pâteuse. Un geste après l’autre, la jeune femme se redressa. Ses membres la faisaient souffrir et la tête lui tournait. Elle regarda tout autour d’elle.

– Raphël ? lança-t-elle d’une voix plus assurée.

Le sol était retourné après le passage de l’armée de revenants et il flottait dans l’air des relents nauséabonds. Miyaca se concentra pour se souvenir de la direction qu’ils suivaient jusque là et commença à avancer. Même si elle se trompait, elle tournait au moins le dos au Nécromancien. Son sang se glaça au souvenir de son regard perçant. Elle s’enveloppa de ses bras et s’arrêta. « Cours. Déchire-les. Tue-les. Survis ! »

Miyaca secoua la tête pour chasser la voix de son esprit. Lorsqu’elle reprit sa marche, le doux bruit de pas la suivit de nouveau. Elle n’osait pas se retourner. Elle avait le sentiment que si elle le faisait, elle donnerait réalité à son cauchemar. Pour le moment, la menace restait à distance respectueuse.

De temps en temps, elle appelait Raphël, sans conviction. Son cœur loupa un battement quand elle l’aperçut entre deux buissons. Le petit garçon avançait la tête courbée. Si elle n’avait pas entendu le craquement des feuilles mortes sous ses pieds, elle ne l’aurait pas vu. Une vague de colère la parcourut. Il l’avait laissée derrière sans remords. « Déchire-le ! »

Ses poings se crispèrent. Miyaca prit une profonde inspiration puis accéléra le pas. Quand il l’entendit approcher, Raphël se retourna et poussa un cri apeuré.

– Non ! Non va-t’en ! hurla-t-il en commençant à courir.
– Reviens ici tout de suite, sale petite fouine !

Le garçon était rapide, mais la jeune femme parcourut la distance qui les séparait avec une agilité qu’elle ne se connaissait pas. Elle l’attrapa par le col et le tira en arrière.

– Lâche-moi ! Sale morte ! Lâche-moi !

Raphël se débattit en jetant des coups de pieds et de poings en tous sens. Miyaca tenta de le maîtriser et ils roulèrent au sol. Après plusieurs minutes de lutte, ils se tournèrent tous les deux sur le dos, affaiblis par la faim.

– T’es pas morte alors ? Hein ? T’aurais pas autant de force si t’étais morte.
– J’en aurais plus.
– J’ai cru que t’étais morte. Tu respirais plus. Je voulais pas que tu te relèves et que tu me tues aussi.

A ses côtés, le garçon tremblait. Miyaca le vit du coin de l’œil serrer des poignées de feuilles mortes.

– C’est bon. Ils sont partis. Remettons-nous en route.

La jeune femme rassembla ses dernières forces pour se relever. Elle aida Raphël à en faire de même.

– J’ai perdu ma boussole, confessa le garçon.
– C’est pas grave. On continue tout droit. On arrivera bien quelque part.

La jeune femme fit le vœu silencieux que leurs pas ne les mènent pas au cœur des terres du Nécromancien. Elle n’osait pas imaginer quels terribles gardiens il avait pu poster là en attendant son retour.

***

L’obscurité les rattrapa de nouveau. Le paysage ne changeait pas. Les arbres se ressemblaient tous et Miyaca avait le sentiment qu’ils tournaient en rond. Ils firent un maigre repas avec les dernières réserves de nourriture qu’il restait et sombrèrent épuisés dans un lourd sommeil, tapis au creux d’un buisson.

– Accepte-le.
– Non.

Cette haleine chaude et humide sur sa main. Miyaca frissonna. La sensation n’était pas désagréable, mais la jeune femme se sentait épuisée. Elle ne voulait plus de ces cauchemars.

– Accepte-le. Il est là pour toi, et tu es là pour lui.

La voix était plus claire que jamais ; l’obscurité, moindre. Miyaca écarquilla les yeux. Elle discernait la silhouette d’un homme devant elle. Il se tenait trop loin pour qu’elle puisse voir son visage, mais elle savait qu’il l’observait. C’était sa voix qu’elle entendait depuis tous ces mois.

– Tes pas te mènent de plus en plus près. Accepte-le.

Un grondement sourd dans son dos. Des bruits de pas qui vont et viennent d’impatience.

– Non.

Les crocs se plantèrent dans sa gorge.

***

– Miyaca ?

Raphël la secouait sans douceur. Elle se frotta les yeux et se redressa en grognant.

– Tu faisais un cauchemar. J’entends du bruit, il faut qu’on s’en aille.

La jeune femme tendit l’oreille. Un groupe approchait d’eux sans chercher à se faire discret. Elle entendait distinctement les voix rauques échanger des propos et des plaisanteries obscènes. Une grande lassitude l’envahit. Jamais ils ne sortiraient vivants de cette forêt.

– Allez Miyaca, lève-toi !

Le petit garçon avait rampé en dehors du buisson et lui faisait signe de se dépêcher d’en faire de même. « Cours ! » Miyaca ferma les yeux un instant. Elle avait encore une toute petite réserve d’énergie, tout au fond. Elle bondit hors du buisson et attrapa Raphël par le bras pour l’entraîner dans sa course. Derrière eux, des cris d’alerte résonnèrent. Les nouveaux venus avaient l’ouïe fine et le regard perçant. Une poursuite s’engagea. « Tue-les ! » La fatigue la fit trébucher. Avec un cri, elle attira Raphël dans sa chute. Le temps qu’ils se redressent, les créatures de L’Ombre les avaient rattrapés. Miyaca connaissait les histoires qu’on racontait à leur sujet : un jour, le désert les avait recrachées et elles avaient commencer à parcourir le Continent au nom de L’Ombre. Des yeux noirs comme la nuit se détachaient sur leur teint sombre. Les longues épées noires qu’ils tirèrent émirent un sinistre bruit métallique, mais elle ne brillaient pas sous la lumière. La jeune femme reconnut sans peine les créatures de l’Ombre et une fois de plus, elle sentit tout espoir la quitter.

– Miyaca…

Le garçon attrapa sa main. L’une des créatures fit un pas vers eux, un rictus souriant déformant ses traits. « TUE-LES ! »

Miyaca bondit. Sa conscience s’abandonna à la fatigue, laissant place à son instinct déchaîné. Elle arracha la gorge du premier. Ses griffes lacérèrent la peau des suivants. Des cris de peur s’échappèrent de leurs lèvres noires. Le sang coula à flots dans sa bouche. Un sombre hurlement jaillit de sa gorge alors qu’elle levait le visage vers le ciel.

Il en restait un. L’odeur de l’enfance. Fraîche et délicieuse. Elle lécha le sang qui tâchait sa fourrure. Sa respiration se fit plus profonde alors qu’elle se rapprochait du sol, prête à bondir. Le garçon hurla. Un choc violent sur son flanc interrompit sa course. Miyaca se réceptionna sur ses quatre pattes, babines retroussées. Un immense loup au pelage grisonnant lui faisait face. Elle se rabattit sur elle-même, grondante. Cet ennemi-là était dangereux. Ses yeux verts luisaient dans la grisaille des bois. Ses crocs impressionnants faisaient deux fois la taille des siens, elle le savait.

– Apaise-le à présent.

Elle connaissait cette voix. C’était celle de l’homme de ses cauchemars. Il s’agissait donc aussi du loup qui lui faisait face. Elle gronda encore.

– Apaise-le, Miyaca.

À l’entente de son nom, elle redressa la tête.

– C’est ça. Apaise-le. Apaise ton cœur.

Sa respiration se ralentit. Sous ses yeux, le loup changea de forme. Il se redressa sur ses pattes arrières alors que son museau se raccourcissait. Sa fourrure ne fut bientôt plus qu’une cape couvrant ses épaules et elle aperçut enfin le visage de l’homme. Ses longs cheveux gris étaient tressés de chaque côté de sa tête. Ses yeux brillaient toujours de cette étrange lueur. Sans s’en rendre compte, Miyaca tomba à genou. Elle serrait dans ses bras une épaisse fourrure noire.

– Revêt-la.

La jeune femme ne réfléchit pas et obéit : elle posa l’étrange habit sur ses épaules. Une puissance envahit alors tout son être. Ses membres trouvèrent une vigueur nouvelle et elle se releva. Le goût du sang était encore sur sa langue. Elle le savoura un instant avant de s’en rendre compte. Une violente nausée lui donna le tournis.

– Tu t’habitueras.

L’homme s’était dirigé vers Raphël. Ce dernier laissa l’inconnu l’aider à se remettre sur ses pieds sans quitter Miyaca du regard. La jeune femme remarqua qu’il tremblait encore, mais qu’une profonde admiration se lisait au fond de ses yeux.

– Tu en es une ! s’exclama-t-il. Et vous aussi ! ajouta-t-il à l’intention de l’autre.
– Tu dois être Raphël, répondit le vieillard. Ton père se fait du soucis pour toi.
– Le Cap’tain est vivant ?

Un large sourire vint éclairer le visage crasseux du garçon. Il jeta un regard rayonnant de joie à Miyaca, mais cette dernière ne réagit pas. Son esprit restait coincé sur ce qu’il venait de se produire. Elle se tourna vers le vieillard.

– J’ai beaucoup de choses à te raconter.

Il tendit une main ridée devant lui. « Suis-le. » Miyaca ferma les yeux. Elle savait à présent à qui appartenait cette voix intérieur. Elle ignorait si elle était prête à réellement l’accepter, mais pour l’heure, elle n’avait pas de meilleure option.

***

Le vieillard s’appelait Shonk. Il était le chamane du clan des Changeurs de Forme, l’un des treize Peuples Nomades dont Raphël lui avait parlé. Ils avaient fui la Grande Inquisition et s’étaient installés sur ce continent. Les siècles passant, certains perdirent le contact avec ce qu’ils appelaient leur « Autre ». Ils quittèrent le village des Changeurs de Forme et s’installèrent ailleurs : Miyaca était l’une de leurs descendants. Son Autre s’était imposé violemment à elle et elle n’avait pu l’ignorer.

– Je t’ai vue en rêve. Mon Autre a rencontré le tien. Il était affamé et en colère. J’ai essayé de te guider du mieux que j’ai pu.

Miyaca et Shonk étaient assis près du feu, dans la hutte du vieux chamane. Les épais murs de terre cuite laissaient passer les voix des pirates survivants qui préparaient leur expédition retour à grand renfort de cris. La jeune femme caressa pensivement la fourrure qu’elle avait à présent sur le dos en permanence.

– Qu’est-ce que je vais devenir maintenant ?
– Tu peux rentrer chez toi. Partir ailleurs. Rester ici. Je sais ce qu’il t’arrivera si tu restes, car c’est ce que j’ai vu en rêve.

Une bouffée de fumée s’échappa des lèvres du vieillard alors qu’il reposait sa longue pipe de bois. Miyaca regarda les volutes dessiner d’étranges motifs avant de disparaître.

– Que m’arrivera-t-il si je reste ?
– Tu deviendras mon apprentie. Les Changeurs de Forme ont toujours eu le loup pour guide.

Shonk écarta légèrement le col de sa fourrure et dévoila un pendentif ouvragé représentant un croc.

– Si tu restes, tu seras un jour le guide des Changeurs de Forme. Ce ne sera pas une époque facile.
– À cause de la guerre ?

Un hochement de tête pensif fut la seule réponse qu’elle obtint. Shonk se leva et alla écarter la lourde tenture qui fermait sa porte. Dehors, Raphël courait dans les jambes des hommes en piaillant des ordres différents de ceux de son père. Miyaca l’observa un instant avec tendresse, puis elle porta son attention sur le capitaine. Il était lui-même le Guide des Cartographes. Ils étaient des cousins éloignés. Le contact avait été établi de nouveau entre les deux familles, les pirates allaient s’en retourner sur les mers. Ils reviendraient un jour, quand ce sera le moment pour la venue du nouvel Empereur des Peuples Nomades.

– Le garçon te reviendra, dans plusieurs années. Il amènera avec lui celle qui retrouvera l’Empereur. Il faudra que tu sois prête. Tu devras l’aider à renverser le Nécromancien. Tel est le chemin qui s’offre à toi si tu restes.

Le regard de Miyaca balaya la place du village. Des enfants et des animaux de toutes sortes jouaient ensemble. Autour de la source, des femmes discutaient avec animation. Les Changeurs de Forme étaient encore nombreux, mais ils avaient besoin du loup. Son Autre le lui soufflait.

« Reste. »

Le regard glacial du Nécromancien lui revint en tête. Aurait-elle un jour le courage de se dresser contre lui ? Était-ce vraiment l’un de ses futurs possibles ?

« Reste. »

Ses yeux se fermèrent un instant. Elle sentit un souffle chaud et humide, désormais familier, sur la paume de sa main.

– Je reste.

La jeune femme rouvrit les yeux et regarda droit devant elle. Elle l’acceptait.

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