Le Chaos de Quémelin

C’était l’été, de nouveau. Comme autrefois, lorsqu’elle était encore enfant, Lou passait quelques semaines en Bretagne, seule dans la petite maison de vacances familiales perdues quelque part dans les Côtes d’Armor, au coeur du Menée. Les choses avaient bien changé depuis cette époque ; sa famille n’était plus si unie, les anciens étaient morts depuis quelques années et les vieilles maisons délabrées avaient finalement été retapées. En revanche, le bleu du ciel, la paille, les bois… Aucune couleur de la nature n’avait changé.

Après avoir repris ses marques dans l’unique grande pièce qui servait tout à la fois de cuisine, de pièce à vivre et de chambre à coucher, la jeune femme sortit dans le jardin. Elle fit courir un doigt le long du mur en torchis qui s’effrita un peu, et elle alla chercher l’un des vieux vélos dans le garage. Après un peu de dépoussiérage et d’entretien, elle repartit à la conquête des routes de son enfance.

Les odeurs lui rappelaient mille aventures qu’elle n’avait jamais vécues que dans son imagination alors que le vent jouait dans ses longs cheveux bouclés. Ses freins grinçaient bruyamment alors qu’elle descendait tout en bas d’une route de campagne, et elle arriva finalement à ce qu’elle imaginait être un passage vers un autre monde lorsqu’elle avait quinze années de moins. Elle se rendit compte que son cœur n’avait jamais cessé d’y croire ; elle passait toujours autant de temps à rêver éveillée.

***

Lou descendit de son vélo et le tint à côté d’elle alors qu’elle s’engageait sur le petit pont en bois qui traversait un cours d’eau large d’à peine quelques mètres. La petite fille pédala le plus fort possible et traversa la Rance en vélo, projetant de chaque côté de son vélo des gerbes d’eau scintillante. Le pont avait été refait à neuf, très récemment, et Lou fit courir sa main le long du bois avec nostalgie. Certains changements sont difficiles à accepter tant ils modifient instantanément l’ensemble des souvenirs. Cet après-midi là, la jeune femme ne put que constater ce jeu néfaste de l’esprit.

Cela lui prit quelques minutes de remonter le long du chemin herbeux puis, presque les yeux fermés, elle tourna subitement sur la gauche et passa de l’autre côté du talus. La végétation n’était plus aussi dense qu’avant, mais là, dans un sous-bois des plus enchanteurs, le cours d’eau se faufilait gaiement entre d’énormes roches couvertes de mousse par endroit.

— Bonjour vous…

Tout en prononçant ces deux petits mots, elle leva la tête vers la cime des arbres. La petite fille se faufila entre les arbres, laissant son vélo en plan, pour aller se percher sur l’un des immenses rochers. Lou s’avança lentement entre les arbres d’un air songeur. A chacun de ses pas, le sol lui donnait l’impression de résonner ; il y avait pourtant une belle épaisseur de feuilles mortes, de mousses et de racines affleurant la surface en un enchevêtrement étrange. Avec un petit rire, elle leva la main, paume ouverte vers le ciel, et une petite créature ailée vint s’y poser avec délicatesse.

Un peu plus loin, la végétation redevenait épaisse et le cours d’eau s’enfonçait sous une arche de branches. Il lui avait été bien souvent interdit de s’y rendre étant petite, ce qui n’avait fait que renforcer son attirance pour cette partie plus sombre du lieu. A chaque visite, une créature différente y vivait. De l’autre côté du bois de pins, dans une toute petite clairière, les korriganed venaient danser lorsque la nuit tombait. Elle était sûre que si elle trouvait le courage de s’y avancer et de les y attendre, elle les verrait. Mais que se passerait-il alors ?

Tandis que Lou se faufilait par un tout petit sentier, elle put constater que l’épaisseur des branches empêchait toujours la lumière de passer. Rien d’autre ne poussait, et il n’y avait là qu’un épais tapis d’aiguilles brunies. Les aiguilles craquèrent sous ses pas. Elle eut l’impression que le bruit résonna dans toute la forêt, et plus loin, le bruit de dix sabots sautillant se fit entendre.

La jeune femme ne s’avança pas plus loin. Le sentier s’arrêtait là et d’épaisses toiles d’araignées faisaient office de barrière. Les tisseuses les avaient peut-être même ensorcelées, et elle sombrerait dans un sommeil sans fin si elle les touchait. Plus loin, le bruit de cavalcade s’interrompit et une petite fée vint se percher sur son épaule. Le soleil entamait sa lente descente et l’obscurité gagnait peu à peu du terrain. Légèrement à regret, elle fit finalement demi-tour. Elle n’avait que quelques jours devant elle, et des dizaines d’autres endroits où retrouver la petite fille qu’elle avait été.

***

Lou rejoignit rapidement le talus qui séparait le lieu magique du sentier, laissant derrière elle les korriganed et les fées, abandonnant de nouveau ses rêveries d’enfant. Les créatures des bois n’aimaient sans doute pas être dérangées de toute façon. Elle leur adressa un dernier signe de la main et prit le chemin du retour.

Au moment où elle passa de nouveau le petit pont, un éclair coloré passa devant son visage. Elle n’eut que le temps de discerner deux paires d’ailes scintillantes. Libellule… ou fée ?

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