Première Neige

© Yarda Hruska
© Yarda Hruska

Il fut un temps, il y a bien longtemps, où la terre était verdoyante tout au long de l’année. Les arbres, les fleurs, les prairies… Toute la nature sentait bon le soleil. Les hommes se réjouissaient de cet été sans fin, et ils prenaient bien garde de ne pas courroucer les esprits en portant régulièrement des offrandes de vivres et de vêtements au pied de la montagne. Les choses allaient ainsi depuis la nuit des temps, et jamais rien n’était venu perturber cet équilibre.

Les animaux également appréciaient la chaleur enivrante et les senteurs innombrables. La nourriture ne manquait jamais, il n’y avait pas besoin de chercher d’abri contre le froid… La vie était douce et facile.
Pourtant, il y en avait pour être mécontents. Ceux-là étaient des animaux faits pour vivre dans le froid. Leur fourrure épaisse et blanche n’était pas faite pour le soleil de l’été, et ils languissaient depuis une éternité après un peu de fraîcheur.

Ce jour-là, le renard polaire se traînait péniblement jusqu’au pied de la montagne. Il venait d’avoir une longue conversation avec la marmotte, qui elle-même tenait ses informations de l’aigle royal. D’après le seigneur des sommets, là-haut, haut dans le ciel se trouvait tout le froid du monde. Un immense nuage gris le retenait, l’empêchant de descendre sur la terre, mais il existait bel et bien. Le renard s’était mis en tête de grimper au sommet de la montagne pour essayer de percer cette barrière nuageuse et libérer le froid.

Ce fut en tout cas ce qu’il expliqua au loup arctique quand il le croisa. Ce dernier était en train de paresseusement laper un peu d’eau dans une mare, trop accablé par la chaleur pour chasser.

— Du froid dis-tu ? S’exclama-t-il en se redressant soudainement.
— L’aigle royal en a vu des tas, au-dessus des nuages !
— Alors ne perdons pas de temps !

Les deux animaux se mirent donc à cheminer ensemble. Mais la montagne était loin et le soleil approchait de son zénith. Étouffant sous leur fourrure dense, ils firent une halte à l’ombre d’une grotte, et ils réveillèrent l’ours blanc par inadvertance.

Ce gaillard là était du genre bougon et solitaire, cependant il accueillit gracieusement ses amis aux poils blancs, leur demandant ce qui les attirait si loin de chez eux.

— Nous voulons libérer le froid ! hurla le loup.
— Doucement, doucement, temporisa le renard. Nous voulons d’abord le trouver.
— Et après, nous le libérerons !
— Vous voulez dire que depuis tout ce temps, le froid est prisonnier quelque part ? s’insurgea l’ours.

Le renard polaire raconta une nouvelle fois l’histoire que la marmotte lui avait racontée, et, bien qu’il soit déjà épuisé de sa longue journée, l’ours blanc décida de les accompagner.

Les trois animaux parvinrent finalement au pied de la montagne. Les hommes venaient de faire leur offrande et ils la regardèrent d’un mauvais œil. Ils ne comprenaient pas comment quelques pommes et une tunique de cuir pouvaient maintenir une barrière nuageuse si puissante, mais il n’était plus question de se laisser faire.

L’ascension fut longue et difficile, mais ils arrivèrent finalement au sommet. Seulement voilà : l’immense nuage dont l’aigle avait parlé se trouvait encore bien loin au-dessus de leurs têtes.

— Tout ce chemin pour rien… soupira le renard alors que ses oreilles s’abattaient en arrière.

De frustration, le loup hurla de toute la force de ses poumons pendant de longues minutes, puis il se laissa choir aux côtés de l’ours. Bien que les rayons du soleil fussent plus puissants que jamais, aucun des trois compagnons n’avait la force de redescendre. A quoi bon ? Le froid resterait à jamais prisonnier du ciel, et ils continueraient à souffrir de la cruauté de l’été.

Ce fut le renard qui entendit le premier le doux froissement des ailes duveteuses alors que le harfang approchait d’eux en larges cercles. L’oiseau au plumage d’un blanc immaculé se posa sur un rocher et les observa de ses yeux jaunes au regard sévère.

— Pourquoi tant de tapage ? Mes petits dorment !

Alors pour la troisième fois, le renard raconta son histoire. Tandis qu’il parlait, la tête du harfang penchait tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, et à la fin du récit, il agita ses ailes d’un air impatient.

— Il faut que je vois ça de mes propres yeux !

Aussitôt, l’oiseau battit violemment l’air et s’envola gracieusement jusqu’au grand nuage gris, disparaissant dedans en un clin d’œil. Les minutes parurent interminables alors qu’il ne redescendait pas, puis finalement, un hurlement d’excitation retentit alors qu’il se posait en trombe auprès d’eux.

— Alors, comment était-ce ? Demanda le renard.
— C’était… incroyable !
— Oui, mais était-ce froid ? Le pressa le loup.
— Mieux que ça ! Je n’ai jamais rien vu de tel !
— Et, est-ce que c’était beau ? S’enthousiasma l’ours.
— Plus beau que n’importe quelle fleur qui pousse ici bas !

Malheureusement, le harfang ne savait pas comment faire pour que le froid descende sur la terre. Ce fut le renard qui eut finalement une idée. Il demanda au harfang de le porter sur son dos jusque dans le nuage. Fier et orgueilleux, l’oiseau commença par refuser, puis, après bien des supplications, il accepta.

Une fois dans le nuage, le renard sauta de son dos et atterrit légèrement sur le sol moelleux et humide du nuage. Alors, avec patience et acharnement, il creusa, creusa, creusa tant et si bien qu’il réussit à percer la barrière. Une première étoile de glace s’échappa alors dans le ciel d’été, mais elle disparut avant de pouvoir toucher le sol. Le renard agrandit encore le trou, et les étoiles descendirent alors par centaines dans le ciel bleu de l’été. Alors, petit à petit, le nuage gris se vida de tout le froid qu’il contenait, et les premières neiges recouvrirent la terre d’un blanc manteau gelé.

Ainsi commença le cycle des saisons. Les offrandes des hommes ramenaient le soleil, et quelques mois plus tard, le renard et le harfang allaient creuser les nuages pour que l’hiver revienne.

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