Semaine 1 : La Cérémonie du Cerf

La cérémonie du cerf

Pierre est assis dans la pièce à vivre, les deux mains posées à plat sur la table. L’air éteint, il observe la superbe lanterne faite de bois et de papier qui se trouve là. Son père a allumé la bougie un peu plus tôt, pendant qu’un moine y emprisonnait l’esprit de sa mère défunte. 

 

Sur le papier, son père a fait peindre une représentation de sa mère en train de danser. L’artiste est très doué :  on s’attend à voir le dessin s’animer à tout moment.

 

— Si tu savais, maman, à quel point j’aimerais que tu sois là …

 

L’homme est soucieux. Il lève une main, comme pour caresser le papier, puis s’abstient. Les lanternes des défunts ne doivent pas être touchées, sauf au moment du départ. Cette année, elles seront nombreuses : la guerre avec les cités voisines a fait rage, sans que personne n’en sorte réellement victorieux . 

 

Après avoir jeté un regard à la vieille horloge, Pierre se lève avec un soupir. Il doit finir de travailler sur son discours pour l’assemblée publique qui aura lieu le soir-même. Il sait ce qu’il veut transmettre, mais il n’arrive pas à le formuler. Comme à son habitude quand l’inspiration lui manque, il commence à faire les cent pas. Son épouse descend les marches en soufflant, le ventre rond.

 

— Personne ne devrait travailler le jour des lumières, dit-elle en déposant un baiser sur ses lèvres.

— Tu sais bien que j’aurais préféré passer ma journée à me recueillir… Père le fera très bien pour nous deux. Ne te fais pas de soucis, ma mère ne m’en voudra pas. Elle savait que c’était important.

 

Son épouse jette un regard à ses notes.

 

— À quelle heure se tiendra l’assemblée ?

— Juste après le passage du cerf.

— Reste alors. Accroche la lanterne de ta mère. Tu t’en voudras si tu ne le fais pas.

 

Pierre retient un soupir. Elle a raison, mais il ne veut pas prendre ses responsabilités à la légère. Il a été élu au conseil de la cité deux ans auparavant pour régler le problème de natalité qui frappait la population depuis trop longtemps. Il n’a que trop tardé à trouver une solution. Avec un sourire, il pose une main sur le ventre de son épouse.

 

— J’espère qu’ils sauront entendre raison. Il est plus que temps de prendre des mesures drastiques, pense-t-il à voix haute.

— Tu accrocheras la lanterne de ta mère ?

— Oui.

 

Avec un sourire satisfait, son épouse l’embrasse de nouveau avant de retourner s’allonger à l’étage. Pierre se réinstalle pour écrire. Pour une mystérieuse raison, le nombre de naissance n’a cessé de chuter depuis des décennies. On a mis du temps à s’en rendre compte, et il est maintenant impossible de savoir quand cela a commencé. 

 

De nombreux médecins se sont penchés sur la question et ont élaboré des théories. Pierre s’est efforcé de lister les mesures à prendre ; il sait déjà qu’elles ne plairont pas. Lui-même aura beaucoup de mal à accepter l’une d’entre elles, mais pour l’avenir de la cité, il n’a pas le choix. Une fois que son épouse aura accouché, elle se rendra disponible pour une nouvelle grossesse, comme toutes les femmes fertiles de la cité. 

 

Dans la lanterne, la flamme danse. Sa mère aurait désapprouvé chacune de ses mesures. Elle lui aurait répété une fois de plus qu’il pensait trop avec sa tête et pas assez avec son cœur, et que cela l’empêchait de trouver les bonnes réponses. Pierre adresse un sourire sans vie à sa mère. Son absence lui pèse énormément. Son épouse a raison :  il doit accrocher lui-même la lanterne de sa mère.

 

Chaque année, à l’approche de la saison sombre, le grand cerf passe dans les rues de la cité. Les habitants accrochent alors dans ses bois des lanternes emprisonnant l’esprit des défunts de l’année passée. Ainsi, ils ne peuvent pas revenir hanter les vivants et, surtout, ils réintègrent le cycle de la vie.

 

Pierre regarde la lanterne de sa mère d’un air songeur. Il se demande où cette dernière renaîtra. Personne n’a jamais trouvé de méthode fiable pour savoir dans quel corps de nouveau-né les défunts reviennent dans le cycle. Et pourtant, qui n’a jamais souhaité retrouver un parent ou un proche pour s’assurer de son bien-être ou, au contraire, pour exercer quelque vengeance ?

 

— Tu seras prêt pour ce soir ?

 

C’est au tour de son père de descendre les marches. Ce dernier est lui aussi membre du conseil de la cité. Les deux hommes sont en désaccord sur le problème de la natalité et Pierre sait qu’à l’assemblée publique, il lui faudra affronter les arguments de son père. Il n’a pas envie de se quereller avec lui le jour des lumières, mais c’est ainsi.

 

— Tu accrocheras la lanterne de ta mère ?

 

Son père boutonne son manteau de laine aux couleurs de la cité.

 

— Tu sors ?

 

Pierre hausse les sourcils, surpris.

 

— Je préside la cérémonie qui célèbre le départ du grand cerf. Tu as oublié ?

 

L’homme hausse les épaules, ignorant la lueur de reproche dans les yeux de son père. Oui, il a oublié. Il a mille et une pensées qui le tracassent à longueur de journée. Il déroule toutes les questions et les objections possibles depuis des semaines. Seule une faible portion du conseil de la cité soutient les initiatives qu’il s’apprête à imposer à toute la population. Les gens seront en colère et il faudra avoir recours à la force. Pierre déteste cette idée. Son père soupire. Il vient poser une main sur son épaule.

 

— Quand tu accrocheras la lanterne, regarde le cerf dans les yeux. Cela t’apportera sagesse, chance et prospérité. Tu y verras plus clair. Le jour des lumières est un jour béni. C’est la première étape pour nos défunts, qui pourront au bout du voyage revenir à la lumière. Les mesures que tu annonceras ce soir, ce sont nos premiers pas pour revenir à la lumière. Elles doivent inspirer espoir et courage. 

 

Pierre sourit faiblement. Même en le prenant par les sentiments, son père n’arrivera pas à le faire changer d’avis. Il ne veut pas mélanger les affaires spirituelles aux affaires scientifiques. Et le problème des natalités est d’ordre médical. Seules des mesures et des protocoles strictes les sauveront de l’extinction. 

 

 

***

 

 

La nuit vient de tomber. Le cerf parcourt en silence les rues. Ses sabots ne font aucun bruit ; il semble glisser sur le sol pavé. Dans un silence pieux, des hommes et des femmes, parfois de jeunes enfants ou des adolescents, accrochent les uns après les autres des lanternes dans ses bois. Chaque fois, l’animal incline la tête. « J’emporte ton chagrin ». Cette voix résonne aux oreilles de ceux qui l’approchent. Elle est douce, caressante. Même Pierre sent ses épaules s’alléger. 

 

Après de longues heures, le cerf se dirige vers les portes de la cité. Là, une grande cérémonie se tient en son honneur. Sur la scène, le père de Pierre prononce un discours pour le remercier du présent et de la protection qu’il leur offre chaque année. Le cerf s’incline une dernière fois, puis se dirige vers la forêt voisine, disparaissant entre les arbres.

 

Dans la cité, on ne perd pas de temps :  on se prépare à assister à l’assemblée publique. Dans les bois, tout est silencieux. Le cerf rejoint son maître, qui l’attend un peu plus loin, comme chaque année. Le sorcier se félicite. Instaurer la tradition du grand cerf dans de nouvelles cités est toujours une manœuvre délicate, mais ô combien payante…

 

— La récolte est appétissante, cette année, constate-t-il. Viens, mon ami. Allons nous offrir un festin d’âmes comme jamais nous n’en avons connu.