Semaine 10 : La Marque de l’Ours

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Le voyant d’alerte de la jauge d’oxygène s’alluma. Enfoncé dans le siège du sas de pilotage, Avel poussa un long soupir. Du bout du doigt, il tapota fermement le tableau de bord. Son vaisseau tombait en miettes depuis quelques temps déjà, et la plupart des voyants clignotaient pour rien. Celui de la jauge d’oxygène vacilla avant de décider de rester allumer.

 

— Faya, vous me recevez ?

— Affirmatif.

— Y’a aucune trace de station orbitale. Je me rentre, j’ai bientôt plus d’air.

— Négatif.

 

L’homme leva les yeux au ciel. S’il avait pu, il aurait quitté l’armée depuis des lustres déjà. Au lieu de ça, les soucis financiers hérités de son père le poursuivaient sans relâche, l’obligeant à garder son boulot de larbin.

 

— La position est correct. La station doit avoir un écran de protection. Nous vous passons en pilotage automatique.

— Quoi ? Non ! Attendez, vous croyez vraiment que ce truc fonctionne sur ce vieux tas de boulons ?

 

Son contact ignora ses hurlements outrés. Son vaisseau changea de cap brusquement, le projetant sur le côté de son siège. Avel jura sans aucune discrétion. Il détestait ces missions « archéologiques » qui consistaient à parcourir l’espace à la recherche de stations abandonnées et de vaisseaux fantômes. Officiellement, il s’agissait de remonter l’Histoire pour retrouver les racines de l’humanité. Officieusement, l’armée cherchait à se constituer un nouveau stock d’armement pour faire face à la monter de l’alliance rebelle.

 

Avel se fichait bien de la guerre qui menaçait d’exploser. Il n’avait que deux choses en tête : ses créanciers et sa mère malade. Et peut-être un peu Elya, la fille d’un des généraux.

 

Son vaisseau heurta quelque chose. Il sentit un courant électromagnétique lui parcourir le corps et soudain, la station orbitale lui apparut dans toute sa splendeur. Pour sûr, les humains de l’époque avaient un goût prononcé pour l’esthétique. Cette station là avait la forme d’un long sceptre. Les câbles et les capsules extérieures formaient comme un lierre accroché à son bout de bois.

 

— Faya, vous me recevez ?

 

Aucune réponse ne lui parvint, pas même un grésillement. Le pilotage automatique se coupa. Avel renouvela deux fois son appel tout en rejoignant l’un des sas d’entrée. Alors que son vaisseau s’amarrait en creusant dans la carcasse de la station, il enfila une combinaison. Autant finir sa mission avant de retourner à la base.

 

L’Histoire de l’humanité dans l’espace était longue. Si longue qu’on en avait oublié son Histoire sur Terre. Il ne restait que les grandes lignes, quelques traces, des légendes et des mythes. Aucun livre n’avait survécu aux dictatures qui avaient par deux fois pris le pouvoir absolu. Selon Avel, une troisième était en marche, même si le gouvernement central actuel s’en défendait.

 

« Tu en as mis du temps ! »

 

Avel était en train de remonter le long de la station, à la recherche des entrepôts d’armements — toutes les stations en possédaient — quand la voix résonna. L’homme se retourna. Le couloir était désert. Il pouvait pourtant jurer que la personne devait se trouver juste dans son dos.

 

La main posée sur son arme de service, il reprit sa progression. Il lui sembla entendre un rire cristallin au loin, beaucoup moins clairement. Il regarda encore dans son dos, le cœur battant à tout rompre. On avait longtemps cherché et parcouru l’espace sans jamais trouver une seule trace de vie étrangère. Était-il sur le point de faire une découverte majeure ?

 

Résistant à l’envie de tenter un nouvel appel radio, Avel délaissa son objectif premier pour faire demi-tour. Sur son chemin, toutes les portes menant vers les différentes salles de la station étaient verrouillées. Il ne s’attarda pas à les forcer : il n’était là que pour faire du repérage.

 

« Presse-toi donc un peu ! »

 

Se pouvait-il qu’il restât assez de jus dans un dispositif auditif, quelque part dans une des chambres ? Une sorte d’appareil qui continuerait de diffuser une chanson, un film, un conte, même des décennies après l’abandon de la station ?

 

Le couloir déboucha sur une vaste salle circulaire. Du temps où tout fonctionnait, cette dernière devait déjà être dénuée de pesanteur : elle ne semblait pas avoir de sens. D’une poussée, Avel se dirigea vers le centre, d’où venait une pâle lueur.

 

— Ben ça alors… !

 

Avec un sifflement admiratif, Avel se saisit de l’orbe lumineux qui se trouvait là. Il savait de quoi il s’agissait sans l’ombre d’un doute, et une partie de lui s’offusquait de le voir s’en saisir avec si peu de respect.

 

— Qu’est-ce que tu renfermes… ?

 

L’homme retourna l’orbe dans tous les sens. La lueur qui s’en dégageait était brute, foncée, dangereuse. Il hésita un instant. L’armée voudrait le récupérer, c’était certain, et l’idée le contrariait. Des rumeurs circulaient sur l’usage qu’on pouvait faire de ces reliques. Un grondement sourd le tira de ses pensées. Dans l’orbe, une fumée se forma et commença à se mouvoir lentement, pulsant au rythme de sa propre respiration. Avel essaya de ne pas se laisser hypnotiser.

 

« Je suis l’Esprit de l’Ours. »

 

Naturellement, Avel n’avait jamais vu d’ours de toute sa vie, mais il savait à quoi cela ressemblait. L’orbe toujours au creux de sa main, il s’émerveilla de pouvoir contempler un vestige de la sagesse et de l’érudition des anciens Hommes qui, juste avant de quitter la Terre pour toujours, avaient scellé les esprits de toutes les créatures vivantes. Une légende raconte qu’ils avaient réussi à sceller l’esprit de la Terre elle-même, et que l’ancienne planète n’était devenu qu’un vulgaire caillou de taille démesurée.

 

— Euh… Je suis Avel, dit-il finalement avec maladresse.

 

Il ne savait pas comment se comporter. Il sentait toute la puissance et la beauté sauvage qui se dégageaient de l’orbe. Une chose était sûre : il était hors de question que l’armée mette la main dessus.

 

« Pressons-nous. Elle t’a assez attendu. »

— Qui ? Qui a attendu qui ?

 

Comme seule réponse, l’orbe projeta un faisceau lumineux vers l’une des nombreuses alcôves de la salle. Mu par un instinct dont il ignorait l’existence quelques minutes auparavant, Avel se propulsa dans cette direction. Au fond de son cœur, quelque chose venait de s’éveiller. Dans le creux de sa main, l’orbe se mit à vibrer, de façon presque imperceptible, comme s’il avait du mal à contenir le pouvoir de l’Ours qui s’éveillait enfin.

 

Un lourd rideau de fer barrait l’accès à une autre salle. Avel en devinait les contours à travers le fin grillage. Une silhouette se tenait de l’autre côté, figée. L’Ours gronda. Le rideau se leva sans un seul bruit. Quelle pouvait bien être l’histoire de cette station ? Elle ne semblait pas assez ancienne pour dater de la Grande Fuite. Une communauté avait dû subsisté de nombreux siècles pour protéger l’orbe et… ce qu’il y avait de l’autre côté du rideau. Avel n’osait même pas imaginer les sacrifices que cela avait dû demander.

 

« Avance. »

 

La voix de l’Ours était autoritaire, mais Avel savait qu’il n’avait rien à craindre. Il se sentait proche de cet Esprit, plus proche que de n’importe quelle autre forme d’existence qui avait pu croiser sa route jusque là.

 

La silhouette qu’il avait discerné était celle d’une femme à la longue chevelure blonde. Prisonnière d’un immense bloc de glace parfaitement poli, elle semblait plongée dans un profond sommeil, figée dans un dernier geste gracieux. Elle tenait une épée d’une seule main, levée loin devant elle vers le ciel, comme pour la tendre à quelqu’un. Les tissus légers de sa robe étaient eux aussi figés dans un mouvement flottant.

 

« Je t’attendais, mon bel ami. Saisis-toi de l’épée. »

 

Avel resserra sa prise sur l’orbe de l’Ours. La femme venait de parler directement dans son esprit. Alors qu’il fronçait les sourcils sans comprendre, un vif éclair lumineux l’obligea à se détourner un bref instant du bloc de glace. Quand il regarda de nouveau, la main de la femme était vide : l’épée se trouvait plantée dans le sol à quelques pas de lui.

 

« Saisis-toi de l’épée, et reprend ta quête. »

 

L’homme sentait monter en lui d’anciens souvenirs, qui lui appartenaient sans faire partie de cette vie-là.

« Bien des siècles ont passé. Le moment est venu de le retrouver. Tu ne dois pas échouer cette fois-ci, où l’humanité connaîtra son heure la plus sombre. »

 

Avel ne réfléchit pas. Il sait au fond de lui que c’est son devoir, hérité d’un lointain passé. Il se saisit de l’épée et la sort du sol avec une facilité ridicule. Une table, d’autres hommes, des contrées boisées, des champs de bataille, du sang, le désespoir.

 

« Tu en auras mis du temps, à revenir auprès de moi, Arthur… »

 

La femme soupire une dernière fois avant de plonger de nouveau dans le sommeil.