Semaine 11 : Tempêtes

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Pour être honnête, je ne pensais pas arriver un jour au bout de mon périple. C’est le goût de l’amertume qui a donné naissance à cette idée folle et insolente, mais à aucun moment l’espoir n’a vraiment été de la partie. Je me suis juste préparé soigneusement, tout en ignorant ce qui pouvait bien m’attendre. Comment se préparer au mieux pour affronter des éléments déchaînés dont on ignore tout ?

 

Je suppose que les Anciens m’ont excommunié dès les premières heures. Personne ne peut jamais s’absenter bien longtemps de la communauté sans que cela ne se remarque. Et personne ne peut jamais faire de secret non plus : nous sommes étroitement surveillés. 

 

C’est cette pression constante qui m’a le plus pesé, enfant. Les Anciens ne craignent pas le vol ou le meurtre ou des pêchés tels que la gourmandise ou la jalousie. Ils redoutent que l’on manque de respect à la terre qui nous prodigue jour après jour de quoi vivre. Il est interdit de prélever plus que nécessaire ou de toucher aux espèces protégées.

 

Ceux qui désobéisse sont aussitôt excommuniés, condamnés à aller se perdre dans la Grande Tempête. Ils s’éloignent vers les terres arides. Le vent se lève, le sable englobe et dévore tout et, quand tout se calme, on ne retrouve jamais aucune trace de ces hommes et ces femmes.

 

En ce qui me concerne, s’ils ont pris cette décision, celle de m’excommunier, c’est uniquement pour la forme : je suis allé de moi-même à la rencontre de la Grande Tempête. Mais pas à cause de la pression des Anciens. Parce que j’en avais assez.

 

Il y a quelques siècles, quelqu’un a décidé que notre communauté devait être punie. Je n’ai pas d’autres explications ; personne n’en a en fait, pas même les anciens. Un jour, quelqu’un a construit une tour immense, qu’on aperçoit quand le temps est exceptionnellement au beau fixe. Certaines nuites, on peut apercevoir de la lumière aux fenêtres.

 

C’est de cette tour que vient la Grande Tempête, qui nous encercle et nous empêche de fuir. C’est aussi de là que viennent celles qui s’abatte sans pitié sur nos terres et nos habitations, nous obligeant sans cesse à reconstruire.

 

J’en ai eu assez. J’ai voulu en avoir le coeur net. Qu’avaient fait nos ancêtres pour mériter une telle punition ? Qu’avaient-ils fait de si grave, pour que nous la méritions aussi, nous qui sommes nés bien après eux ?

La Grande Tempête m’a cueilli quelques minutes seulement après mes premiers pas en terre aride. J’ai aussitôt détesté ce sable. Il est différent de celui qu’on trouve partout sur nos terres. Celui-là est collant, se glisse partout, gratte et assèche-tout, mais il est inerte. Alors que le sable de la Grande Tempête était violent. J’ai été cogné, soulevé, secoué, griffé, coupé, cogné encore. 

 

Je me souviens que j’ai hurlé à m’en briser la voix. Pas de douleur : j’ai essayé de raisonner le sable. Dans le feu de l’action, j’ai senti qu’il y avait bien quelqu’un derrière cette Grande Tempête. Une autre civilisation peut-être, quelqu’un qui continue de s’assurer que notre punition se poursuit, je ne sais pas.

 

Je ne sais pas non plus si je suis toujours indemne parce que j’ai été entendu, ou si c’est bien le sort que connaissent tout ceux qui disparaissent…

 

En tout cas, quand j’ai rouvert les yeux, je me trouvais au pied de la tour. Je ne l’ai pas reconnue tout de suite. Je m’attendais à trouver un immeuble immense, avec d’inombrables fenêtres et antennes, des gardes à l’entrée, le bruit d’une activité soutenue. 

 

En réalité, il s’agit d’un immense pic rocheux qui semble voir été posé là, debout, complètement enfoncé dans le sol. Je suis encore à quelques dizaines de mètres, mais je distingue une entrée. Le rocher est aussi creux qu’il est immense. Aucune civilisation humaine n’a pu construire une telle chose. 

 

Ce que nous prenons pour des fenêtres sont des trous parfaitement ronds. J’ai l’impression d’y distinguer une faible lueur provenant de l’intérieur. Un épais brouillard forme un immense mur opaque et je ne peux rien distinguer de ce qui se trouve au-delà de la tour. C’est comme s’il y avait là une deuxième frontière, un dernier barrage pour nous retirer toute possibilité de fuite.

 

Mes pieds sont cloués au sol. Je veux bouger, mais pendant de longues minutes, cette volonté n’est pas assez forte pour me permettre de faire un seul pas. C’est quand j’entend peu à peu chanter que mon corps accepte de bouger de nouveau. C’est une étrange mélopée ; quelqu’un chantonne les lèvres pincées. Il n’y a aucune parole, mais je me sens touché en plein coeur. 

 

Mes jambes se mettent en mouvement toutes seules. Je n’arrive pas à savoir si elles ont leur volonté propre ou si quelqu’un les contrôle à distance. Une chose est sûre : je ne suis pas certain d’en être encore maître.

 

 « Entre. »

 

Je passe l’immense arche pierreuse qui sert de porte d’entrée. La voix est autoritaire ; elle ne tolèrera aucun refus ni aucun écart. Mon regard balaye les alentours. Il n’y a rien, hormis une sorte de puits naturel, comme une petite mare à l’eau claire et limpide. C’est de là que vient la lueur qui se distingue par les  « fenêtres ». En dehors de ça, il n’y a rien.

 

Aucun appareil, aucune technologie et surtout, pas âme qui vive. Pourtant, je n’ai pas rêvé la voix qui m’a invité à l’intérieur.

 

 « Avance. »

 

Encore une fois, mon corps décide tout seul d’obéir. Maintenant que je suis tout près, je sens la force qui me contraint. Elle m’enveloppe de toute part, me pressant dans le dos. C’est un sentiment étrange. Malgré la fermeté et l’autorité, l’irritabilité aussi que je perçois, je sens qu’il y a également des émotions plus tristes et plus douces à la fois.

 

Alors que j’ouvre la bouche pour demander des explications, on me pousse plus fermement dans le dos et je tombe tête la première dans le bassin naturel. Je ferme les yeux et retient ma respiration, prêt à boire la tasse. Je ne sais pas nager : il n’y a pas assez d’eau pour apprendre sur nos terres. 

 

Ce n’est pas de l’eau. Je rouvre les yeux. Ca en a l’aspect, la couleur, mais ça n’en est pas. Je peux respirer. Je flotte, je coule, mais je respire comme jamais je n’ai respiré auparavant. Et cette voix qui reprend…

 

 « Que me veux-tu ? De quoi as-tu besoin ? Que veux-tu prendre ? Que désires-tu si ardamment, au point d’avoir affronté mes tempêtes ? »

 

J’ouvre la bouche pour répondre. Les mots se bousculent, j’ai du mal à organiser mes idées. Tous les reproches et les accusations veulent sortir en même temps. Un dialogue s’engage. Des images me viennent, elles défilent dans mon esprit à une allure vertigineuse, venues du tréfond de notre passé. Je vois nos anciennes villes, les océans meurtris, les espèces détruites, le ciel obscurci. Je ressens la peine et la colère, l’impuissance, le désir d’avoir confiance encore et la douleur d’être trahie sans cesse.

 

Tout va très vite. L’intensité des émotions me fait perdre l’esprit. J’ai l’impression que mon coeur va exploser. L’esprit humain n’a pas été conçu pour ressentir si fort, si vite. Je ferme les yeux, je hurle, je me débat. J’ai l’impression d’étouffer d’angoisse, de peur. J’ai peur que tout disparaisse, que la mort me recouvre. Je suis impuissante, incapable de faire quoi que ce soit. Tout s’accélère, je perds le contrôle… Et je comprend que je n’ai plus le choix. Je dois agir. Je suis leur mère à tous. Cet enfant que j’ai voulu et aimé est en train de tout détruire.

Je n’arrive pas à me résoudre à tous les effacer de l’Existence. Je décide de les restreindre, de contenir leur violence, leur avidité, leur soif de destruction. Alors que je me déchaîne, laissant libre cours à ma colère, j’en mets un petit groupe à l’abri de mes vagues, de mes tremblements, de mes incendies. Ceux-là vivront, mais ils n’iront nulle part. Le reste de la Vie pourra profiter de l’Existence loin de leur menace.

 

Je rouvre les yeux. Je pleure. Elle aussi. J’ai besoin de longues minutes pour me remettre. Je comprend. Je ne peux pas me mentir : j’aurais fait comme elle.

 

— Mais c’était il y a longtemps, dis-je à voix haute.

 

Un débat silencieux s’engage. Nous nous envoyons des images. Je sais que ma communauté mérite plus que ça. Nous avons expié depuis longtemps les erreurs de nos ancêtres. Nous avons prouvé que nous pouvions la respecter. 

 

Notre échange gagne en intensité, en violence même, car je la sens toujours en colère, et j’ai du mal à contrôler la mienne. Puis un lourd silence s’abat. Ma tête est vide de pensées étrangères. Je suis de nouveau seul dans mon propre esprit. C’est une sensation à la fois rassurante et vertigineuse. Je me sens insignifiant et misérable à côté d’elle. 

 

 « D’accord. »

 

Elle n’en dit pas plus. Elle me porte en dehors du trou, en dehors de la tour rocheuse. Dehors, le brouillard s’est levé. Une nature luxuriante se trouve au-delà. Elle n’en dira pas plus, mais je sais que nous y sommes. Nous avons notre deuxième chance.