Semaine 12 : Gardiennes de l’Intuition

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Comme chaque soir, alors que le soleil se cachait, plongeant ainsi le monde dans les ténèbres, le Conseil des Sages se réunit. Guerrier-qui-danse et Eau-bleue présidaient la séance. Alors que les Sages s’étaient retirés du monde depuis de très nombreuses années pour mieux l’observer, ces deux-là étaient restés particulièrement proches des Êtres-à-deux-jambes, veillant sur eux avec bienveillance.

 

Et cette nuit-là, c’était justement du sort de ces Êtres-à-deux-jambes qu’ils voulaient parler. Le sujet était assez important pour que même Danse-avec-la-mort se soit déplacé, elle qui vit d’ordinaire si loin du monde. 

 

— L’heure est-elle si grave, Eau-bleue, pour nous avoir demandé de faire tout ce chemin ? 

 

Grande-Foudre était si grande qu’elle occupait presque tout l’espace. Toute petite à ses côtés, Petite-Étoile acquiesça. Elle vivait également tout près des Êtres-à-deux-jambes et n’avait rien remarqué de spécial. Eau-bleue se recueillit un instant avant de prendre la parole.

 

— L’heure n’est pas si grave, si on considère que la survie des Êtres-à-deux-jambes n’est pas menacée. Et pourtant, Guerrier-qui-danse est d’accord avec moi : il leur manque quelque chose de vital. 

— Ils progressent, ils agissent, ils apprennent vite, si vite, trop vite. Ils n’arrivent plus à écouter, poursuivit Guerrier-qui-danse. Mais comment les blâmer ? 

 

Les autres Sages se regardèrent. Ils n’étaient pas sûrs de comprendre. Ensemble, ils se tournèrent vers le monde. Gardienne-des-Eaux songea un instant à y retourner pour observer et comprendre. Comme elle faisait confiance au jugement de ses vieux amis, elle se tourna de nouveau vers eux.

 

— D’où vient le problème ?

— Du soleil.

 

Une ribambelle de protestations se mit à danser dans les airs. Chaque Sage avait son avis sur la question, mais ils étaient tous d’accord sur une chose : le soleil ne pouvait pas être un problème. Guerrier-qui-danse attendit patiemment qu’ils se calment.

 

— Le soleil n’est pas une mauvaise chose, évidemment. Il donne le rythme, la Nature suit et vit. Il est utile aux Êtres-à-deux-jambes. Mais dès qu’il se cache, dès que la nuit tombe, ils se terrent, effrayés par les ténèbres, refusant de voir ce qui s’y cache de bénéfique.

— Et ils adoptent la même attitude avec ce qui est en eux. Ce qui se cache dans l’ombre en eux, qui ne peut être expliquer par la lumière d’un raisonnement les effraie aussi. Ils le renient et se coupent d’une partie de leur propre Nature.

— Que pouvons-nous y faire ? demanda Celle-qui-brille, alors qu’elle commençait à entrevoir le problème.

 

Le risque était grand : à force, les Êtres-à-deux-jambes risquaient de se couper entièrement de leur Nature, de se considérer comme étant hors du monde. Et si ce jour arrivait, alors ils ne pourraient plus se montrer empathiques et bienveillants envers le monde, ni envers eux-mêmes. 

 

Eau-bleue sourit. Elle avait longuement réfléchi. D’un geste, elle invita les Sages à retourner dans le monde un bref instant. Guerrier-qui-danse ouvrit la marche, les menant jusqu’à un immense brasier. Le reste n’était que ténèbres, mais on devinait les bruits de respiration des Êtres-à-deux-jambes endormis. 

 

Autour du feu, des femmes chantaient en cercle. Vêtues de tissus chatoyant, elles portaient des bijoux aux poignets et aux chevilles, dont l’éclat dansait à la lueur du feu. Quand elles virent les Sages, elles s’interrompirent et inclinèrent la tête avec respect. Grande-Foudre les salua en retour, impressionnée. De la détermination et une profonde sagesse brillaient dans le regard de ces femmes. 

 

Guerrier-qui-danse se plaça à leurs côtés.

 

— Voici celles qui ont répondu à notre appel. Elles ont affronté les ténèbres, elles n’ont jamais perdu le lien avec leur Nature, et elles sont prêtes à veiller sur les autres Êtres-à-deux-jambes. 

— Mais comment vont-elles faire ? demanda Grande-Foudre.

 

L’une des femmes s’avança pour répondre.

 

— Nous allons apporter juste ce qu’il faut de la lumière du soleil dans l’ombre. Nous ferons le tour du monde pour apporter cette lumière.

— Et comment allez-vous faire cela ? répéta Celle-qui-brille. 

 

Eau-bleue ferma les yeux un instant, avant de tendre une main vers la femme qui venait de parler.

 

— La plus brave d’entre elle va nous rejoindre. Elle aidera le monde depuis l’extérieur. Ce sera le meilleur endroit pour elle pour aider les Êtres-à-deux-jambes.

 

Pendant que les Sages protestent à mi-voix — personne ne les avait rejoint depuis si longtemps —, Celle-qui-brille s’avança.

 

— Je resterai à ses côtés pour l’aider et la soutenir. 

 

Elle attrapa l’autre main de la femme. 

 

— Comment voudras-tu qu’ils t’appellent ? lui murmura Eau-Bleue.

 

La femme ferma les yeux un instant, puis tourna la tête pour sourire aux autres femmes.

 

— Lune. Et mes chères amies deviendront mes Gardiennes. Elles apprendront aux nôtres comment utiliser mon pouvoir pour aller explorer leurs ténèbres.

 

Heureuse, Eau-Bleue se pencha vers Celle-qui-brille.

 

— Et toi, mon amie, tu seras désormais La-Première-qui-brille. 

 

Et Guerrier-qui-danse ouvrit de nouveau la voie pour que les Sages et Lune puissent retourner à l’extérieur du monde.