Semaine 13 : Héros de caramel

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Son épée à la main, Nounours se tient droit comme un piquet à l’entrée du fort. Alors que le matin se lève doucement, il plisse les yeux pour tenter de voir à travers les derniers lambeaux de brume qui s’accrochent encore çà et là, comme retenus par les buissons épineux. Il a veillé toute la nuit et la fatigue lui pèse. D’une main tremblante, il va chercher un caramel mou au fond de sa poche. C’est la Tigresse qui lui a offert la veille, alors qu’ils étaient tous les deux partis chercher du ravitaillement.

 

— La relève.

 

Nounours pousse un long soupir. Il a hâte de pouvoir aller se reposer un peu. D’après son père, les longues nuits blanches ne sont pas pour les enfants… Sauf que s’ils ne veulent pas perdre la guerre, ils n’ont pas le choix : il ne faut pas lâcher le camp ennemi des yeux.

 

— Rien à signaler, annonce Nounours en tapotant l’épaule du garçon qui vient le remplacer.

 

C’est un nouveau venu dans la bande. Il porte un chapeau de cowboy qu’il ne quitte jamais et Nounours se méfie un peu. Il n’aime pas les nouveaux, il trouve qu’on ne sait jamais si on peut se fier à eux ou non. Malheureusement, ils n’ont pas le choix : ils ont perdu deux des leurs récemment, des jumeaux. Ces derniers n’avaient pas leur pareil pour cuisiner de bon petits plats à partir de rien. Depuis leur départ, les repas manquent cruellement de saveur et d’inventivité. 

 

— Même pas une Ombre ?

— Non.

 

Le garçon semble déçu.

 

— Bon… Ça va être un tour de garde facile maintenant qu’il fait jour…

 

Nounours bombe le torse, choqué. Vraiment, il n’aime pas le nouveau.

 

— C’est pas un jeu. Reste vigilant. T’auras l’air malin quand elles surgiront devant toi d’un seul coup, sans que t’aies rien eu le temps de voir.

— Oh, ça va…

 

Le nouveau rentre la tête dans les épaules. Nounours aimerait bien le renvoyer chez lui, mais leur chef, le Roi des Jouets, tient à ce qu’il reste.  « Nous avons besoin de toute l’aide possible si nous ne voulons pas perdre. Le camp doit être surveillé en permanence où on se fera piller ». Nounours ne pouvait malheureusement pas le contredire.

 

— Ha, Nounours, vient manger, j’ai préparé une soupe.

 

La Tigresse l’attire par le bras dans un abri en carton. Nounours se baisse. Il commence à être trop grand pour s’installer dans la plupart de leurs habitations de fortune. Une ombre passe sur son visage, et il essaie de chasser ses idées négatives.

 

— Merci, dit-il en s’asseyant sur le sol froid.

 

Il attrape le bol que la fille lui tend, s’efforçant de ne pas froncer le nez devant la couleur douteuse. Parfois, il soupçonne presque la Tigresse de couper ses plats avec de l’herbe ou de la boue pour rajouter de la quantité.

Avec un haussement d’épaules intérieur, il avale cul-sec sa portion. 

 

— Aucune Ombre ?

— Non.

 

Contrairement au nouveau, la Tigresse reste méfiante.

 

— Il ne faut pas se relâcher. Tu te souviens comment elles ont eu l’Intello ? Alors qu’il avait même pas douze ans encore. 

— Je sais.

 

Nounours vient d’avoir treize ans. Il sait que bientôt, tout ceci, le fort, les copains, les repas à la boue de la Tigresse… Tout cela sera fini pour lui. Il essaie de ne pas y penser.

 

— Tu feras quoi après le collège ?

 

La fille le regarde, avec une drôle de lueur dans le regard. Nounours pousse un soupir et se force à répondre.

 

— Maman veut que je fasse de la biologie, comme elle, alors je crois que je ferai un bac scientifique. 

 

La Tigresse hoche la tête, satisfaite.

 

— Moi aussi. Même si j’ai eu que des mauvaises notes en maths cette année. En même temps, avec cette prof… Hein oui ?

 

Nounours soupire encore. Il n’a jamais aimé joué à faire semblant. Il le fait pour la Tigresse, parce que ça lui fait du bien de jouer à avant. Et parce qu’il vient de comprendre qu’il n’en a plus pour longtemps. Ce qu’il avait pris pour un brouillard nocturne l’encercle toujours. Il ferme les yeux un instant. Treize ans c’est jeune, pour devenir une Ombre.