Semaine 14 : Charmeur de dragons

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— Et c’est ainsi que la sorcellerie permit aux armées des Hommes de vaincre Roi-Dragon Blanc. Ils prirent possession de son territoire tant convoité. Et nous voici, vous, moi, descendant de ces braves guerriers et coulant des jours heureux…

 

Lyobel se trouvait assis sur le promontoire rocheux de la place centrale de la bourgade. Une eau pure et vivifiante en jaillissait, et les Hommes y avaient construit une fontaine, puis une ferme, et au fil des années toute une population migrante s’était installée là.

 

Melaël observait de loin son ami d’enfance. Bien qu’il soit l’un des rares Charmeurs de Dragon encore existant – et de surcroît l’un des plus doués –, il n’aimait pas être au centre de l’attention et il appréciait que ce soit le cas de Lyobel, qui avait toujours une bonne histoire à raconter. Ce dernier était un conteur de talent, et leurs nombreuses aventures alimentaient régulièrement ses récits. Les villageois l’écoutaient avec grande attention, surtout les enfants qui le fixaient le bouche légèrement entrouverte.

 

Tout le monde connaissait déjà pourtant l’histoire de leur royaume, dont les terres avaient été violemment arrachées aux Dragons, quelques siècles auparavant. Personne n’avait oublié le nom des généraux de Roi-Dragon Blanc : Griffe-Rouge, Cruauté, Volcan, Danse-dans-l’Eau… Même si les Dragons d’aujourd’hui n’effrayaient plus personne, petits et grands tremblaient encore au récit des violentes batailles d’autrefois.

Satisfait de sa petite représentation, Lyobel sauta au bas de son rocher et marcha droit vers Melaël. La foule le suivit du regard ; plusieurs adultes écarquillèrent les yeux en reconnaissant le célèbre Charmeur de Dragon. Le garçon se força à sourire, mal à l’aise. Il attrapa son ami par le bras, qui se retourna pour saluer son public une dernière fois.

 

— Tu as encore donné le bon rôle aux Hommes…

— Hein ?

 

Melaël et Lyobel étaient installés sur le bord d’une route pavée, à attendre qu’une charrette ou un convoi accepte de les rapprocher de leur prochaine destination. 

 

— Et ben,oui, personne n’a envie d’avoir l’autre version de l’histoire. J’aurais perdu la moitié de mon auditoire.

 

Le Charmeur de Dragon maugréa. Il n’aimait pas cette Histoire écrite par les vainqueurs. Les Hommes n’avaient pas le beau rôle dans la réalité. Pendant de très longs siècles, ils avaient vécu en bonne entente avec les Dragons. Et puis, un jour, ils avaient épuisé les ressources de leur royaume. Sans essayer de se remettre en question et au lieu de chercher des solutions, ils avaient commencé à haïr et à jalouser les Dragons. Ils avaient convoité leurs terres. 

 

Les Dragons étaient des créatures sages et pacifiques envers les Hommes. Roi-Dragon Blanc s’était toujours montré bienveillant et soucieux de les aider. Il avait toujours tout fait pour les soutenir et leur permettre de survivre.

 

Les Hommes avaient fini par trouver les Dragons arrogants et prétentieux puis, un jour, ils avaient trouvé le moyen d’utiliser la Magie des éléments dans leur propre intérêt, déformant sa nature primale. C’est ce que les Dragons avaient appelé sorcellerie, et les Hommes s’en étaient enorgueillis, adoptant le terme avec une fierté déplacée.

 

Avec une facilité déconcertante, en grande partie grâce à l’effet de surprise, les Hommes avaient écrasé les Dragons et envahi leurs terres. À force de les chasser ou de les soumettre par la sorcellerie, les Hommes avaient réduit les Dragons à l’état d’animaux sauvages ou domestiques – il n’était pas rare de croiser un attelage –, incapables de parler ou de penser comme autrefois. 

 

Certains continuaient cependant d’être une menace pour les Hommes : des survivants de la guerre, ou leurs descendants, ou encore des individus qui naissaient avec un écho de l’intelligence de leurs ancêtres. Trop dangereux, méfiants et rusés, les attaquer de front n’avait rien donné. C’était cette menace qui avait donné naissance à la profession des Charmeurs de Dragons. Des hommes et des femmes naissaient parfois avec un talent inné qui leur permettait de communiquer avec les Dragons, de les mettre en transe, comme hypnotisés. Il était alors facile de les capturer et, éventuellement, de les abattre. Depuis de nombreuses années, la famille royale faisait rechercher ces personnes pour les convaincre de rentrer à son service.

 

— Arrête de jouer les ronchons. Tu sais que je sais. Ça te suffit non ? 

 

Melaël resta silencieux. 

 

— Non ?

— Le plus souvent, oui.

 

Lyobel afficha un air embêté. Très certainement, il savait que le don des Charmeurs de Dragons pouvait aussi être un fardeau. Que Melaël en souffrait depuis son plus jeune âge. Qu’on lui avait appris à œuvrer contre les Dragons pour le bien de l’humanité, mais qu’il ressentait toutes leurs émotions, leur peur, leur colère, leur rancune, leur chagrin… Et plus que tout, leur incompréhension. Comment tout ceci avait-il pu se produire ? Comment les Hommes avaient à ce point pu s’éloigner de leur nature profonde, qui était aussi bonne et sage que celle des Dragons ?

 

— Excuse-moi, souffla Lyobel.

 

Le Charmeur haussa les épaules, mal-à-l’aise. Il ne voulait pas faire culpabiliser son ami. 

 

— Toi, excuse-moi. Plus on se rapproche, plus je me sens… en colère.

 

Les deux amis étaient sur la piste d’un Dragon très particulier depuis plusieurs semaines maintenant. D’autres Charmeurs étaient sur le coup à la demande du roi, mais Melaël était sûrement le plus avancé dans ses recherches.

 

— Il est vraiment spécial, ce dragon ?

— Je ne sais pas.

 

Melaël fronça les sourcils.

 

— Parfois, j’ai l’impression qu’il m’appelle.

— Mais c’est toujours comme ça que ça fonctionne non, le don ?

— Non, je veux dire… Qu’il m’appelle, moi. Que c’est pour ça qu’on approche, alors que les autres ont du mal à le localiser.

 

Lyobel se frotta le menton d’un air songeur. 

 

— Et j’ai envie de le retrouver. Vraiment envie. Ce n’est pas n’importe quel Dragon.

 

Cette envie-là aussi faisait partie du don. C’était pour cette raison que les Charmeurs de Dragon acceptaient de jouer ce rôle. Leur don les poussait sans cesse vers tous les Dragons encore vivants. Parfois, certains le dissimulaient et devenaient des éleveurs de génie. On les laissait généralement en paix, car on avait également besoin de ce genre de compétences. Les Dragons étaient en effet de formidables animaux de bât, et d’une grande aide pour de nombreux travaux. C’était grâce à eux que la famille royale avait pu bâtir une forteresse absolument imprenable, au sommet d’un immense éperon rocheux. 

 

— Et ben… Trouvons-le vite alors, déclara Lyobel. Et passons au suivant.

 

Melaël se força à sourire. Son ami avait un caractère diamétralement opposé au sien. C’était une bonne chose, car il l’aidait à s’équilibrer et à gérer son don. Mais cette fois-ci, il pressentait que ça ne serait peut-être pas assez. 

 

Les deux amis ne reparlèrent pas de cet échange. Jour après jour, ils se rapprochèrent de leur cible. L’humeur de Melaël devenait de plus en plus sombre. Lyobel décida d’envoyer un courrier directement au Roi, comme le voulait le contrat qu’ils avaient passé en échange d’une source de revenus intarissable où qu’ils se trouvent. La réponse qu’ils reçurent plongea Melaël dans une tempête émotionnelle si intense qu’il détruisit une partie du mobilier de l’auberge où ils logeaient. Quand il retrouva ses esprits, il ne ressentit aucun remord : puisque le Roi avait les moyens de faire déplacer un régiment entier de son armée  « au cas où », il aurait bien les moyens de dédommager l’aubergiste.

 

— Est-ce que… On doit conclure qu’on est vraiment tout près ?

 

Lyobel marchait sur des œufs et Melaël avait presque envie d’en rire. Jaune. Sans savoir si c’est lui qui voulait en rire, ou son don.

 

— Je crois. Oui. Il est dans les bois.

 

L’information lui était venue soudainement, comme une certitude, ou une réponse soufflée dans le creux de l’oreille par une présence invisible. 

 

— Très bien. Dans ce cas, nous allons attendre ici les soldats. Et si tu sens qu’il se déplace de nouveau, nous le suivrons.

— Il ne se déplacera plus.

 

Lyobel fronça les sourcils.

 

— C’est la première fois que ton don est aussi intense.

— Je sais…

— Bon… Tu devrais sans doute te reposer. Je vais négocier une autre chambre.

 

Le garçon n’attendit pas de réponse. D’ordinaire, Melaël appréciait énormément quand son ami prenait les choses en main. C’était pour cette raison qu’ils fonctionnaient si bien ensemble et que malgré leur jeune âge, ils avaient déjà accompli de beaux exploits. Cette fois-ci pourtant, le Charmeur décida de faire les choses à sa manière…

 

Dès que Lyobel fut endormi, confiant, Melaël s’extirpa de ses draps. Il se vêtit à la hâte et se glissa dehors, pour se diriger ensuite vers la forêt. Il avait souvent peur d’aller à la rencontre des Dragons un peu exceptionnels. Leur colère, leur rage et la violence dont ils pouvaient faire preuve l’effrayaient. Il avait un bon instinct de survie et évitait soigneusement les prises de risque inconsidéré. Mais ce Dragon là était différent, vraiment. Il ne ressentait aucun danger, seulement le désir profond de le retrouver. Pour faire quoi ensuite ? Il n’en avait aucune idée. Ou plutôt, il n’arrivait pas à savoir. Mais le désir ardent de la guerre grondait en lui.

 

— Tu en as mis du temps.

 

Melaël venait d’atteindre une zone particulièrement reculée quand une voix profonde et grave s’éleva. Plissant les yeux pour essayer de voir malgré la pénombre, le garçon recula d’un pas.

 

— Je… Pardon ?

 

Deux immenses prunelles apparurent dans l’obscurité des bois alors que le Dragon ouvrait les yeux. Melaël n’en avait jamais vues de telles. Un grondement sourd s’échappa de la gorge de la créature, comme un roulement de tonnerre. Le garçon songea un court instant à s’enfuir, mais sa fascination le maintint immobile.

 

— Tu es frêle.

— Plus pour longtemps, s’entendit répondre Melaël. 

 

Le Dragon eut un petit rire, relâchant un petit nuage de fumée grise. Il s’avança d’un pas pour sortir de l’ombre. Les rayons de la lune éclairèrent sa silhouette massive. Le Charmeur recula d’un pas alors que la peur l’envahissait enfin. Il avait eu l’occasion de voir de nombreuses peintures de ce Dragon-là.

 

— Griffe-Rouge… lâcha-t-il dans un murmure, le souffle court.

 

La créature se redressa. Melaël sentit sa peur se fondre doucement dans une émotion plus brute, plus profonde, plus… heureuse. Alors que son regard plongeait dans celui du Dragon, il sentit cette émotion l’envahir. 

 

— Le Roi a envoyé une partie de son armée.

 

Les mots sortirent sans qu’il ait le temps d’y réfléchir. Ne comprenant pas pourquoi il révélait soudainement une information si capitale, il posa les deux mains sur sa bouche. Se pouvait-il qu’il ait été hypnotisé ? Un Charmeur charmé par un Dragon plus puissant que lui ?

 

— C’est parfait. Qu’ils viennent. Nous n’en ferons qu’une bouchée.

— Nous ?

 

Griffe-Rouge s’approcha encore. Il approcha sa tête si près que Melaël put en distinguer chaque écaille. 

 

— La Magie élémentaire réserve encore bien des mystères et des surprises. Par-dessus tout, elle déteste être manipulée. Et elle n’hésite pas à inventer des moyens de rééquilibrer ce qui a été perturbé. Ainsi, mon vieil ami… Il est temps de terminer ton éveil.

 

Melaël sentit qu’il était sur le point d’exploser. Littéralement. Sa peau était trop petite. Ce n’était pas douloureux, il était simplement temps qu’il sorte de cette enveloppe pour enfin prendre la place qui est la sienne. Car c’était cela, le don. Ce n’était pas une arme de plus contre les Dragons. C’était une chance pour eux de renaître.

 

Le garçon gronda alors que de nombreux souvenirs remontaient à la surface. Il leva son museau vers le ciel et poussa un long rugissement. Son cri de ralliement. Bientôt, les Dragons du monde entier viendraient se rallier à lui, Roi-Dragon Blanc. La guerre pouvait recommencer.