Semaine 15 : Procès

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— Je déclare le procès ouvert.

 

Airka Sissette se tient fièrement sur le banc des accusés, le dos droit, les traits figés dans une expression décidée. Depuis le début de cette affaire scandaleuse, on ne lui connaît que ce visage. Avare de mots, il n’a fait qu’une seule déclaration à la presse, affirmant sèchement qu’il n’avait strictement aucun regret. 

 

Jielle Dessice le dévore du regard, prête à prendre en note le moindre détail. Elle connaît cette affaire sur le bout des doigts. Airka Sissette était l’un des responsables scientifiques les plus haut placés de la mission Terre. Il avait été choisi pour sa rigueur et sa loyauté, et personne n’aurait pu prédire un tel retournement.

 

— Psss…

 

Son voisin lui tapote l’épaule et Jielle sort de sa contemplation. Le juge est encore en train de rappeler les faits. 

 

— Tu es au point sur cette affaire ? Je dois faire un rapport, mais…

— Pour qui le rapport ?

 

Le silence qui suit est révélateur. Plus personne ne sait quoi faire. Certains ont pris les choses en main, essayant de gérer au mieux les suites de cette catastrophe, alors que d’autres se trouvent tout simplement perdus. Jielle lui offre un sourire rassurant. 

 

— Airka Sissette était en charge de la mission Terre. C’est lui qui a mis en dormance toutes les espèces vivantes, en récupérant tous les génomes, pour pouvoir les réintroduire les uns après les autres sur la nouvelle Terre.

— Terre  2 ?

— Gaia. Ils l’ont appelée Gaia.

—  Oui voilà…

 

L’autre hausse les épaules pour s’excuser de son manque de connaissance. Jielle lui propose ses notes.

 

— Tu pourras copier tout ça. Ce sont les éléments préliminaires. Ça intéressera peut-être… quelqu’un.

 

Un premier témoin est appelé. Jielle écoute d’une seule oreille, elle connaît déjà le témoignage qu’il va donner, et il n’y a aucune chance pour qu’il en change un seul mot. Il n’en est pas capable. 

 

— C’est à cause de lui alors… Tout ça ?

— Oui.

— Mais pourquoi ?

 

C’est au tour de Jielle de hausser une épaule.

 

— La question, c’est plutôt « comment » ? Il n’était pas censé pouvoir faire cela. Personne n’était censé pouvoir. 

 

Au moment de réintroduire les espèces terrestres sur Gaia, Airka Sissette avait supprimé l’une d’entre elles de la base de données, détruisant méthodiquement les échantillons et embryons sauvegardés.

 

— L’accusé est appelé à s’exprimer.

 

Jielle se redresse. Voilà la partie qui l’intéresse. Elle sait que le responsable va enfin s’exprimer. Après, ça sera trop tard, il est déjà condamné, son acte est trop lourd de conséquence. Il s’éteindra dès la fin du procès. Jielle est même sûre qu’on l’attend à la sortie de la salle. Malheureusement, cela ne changera pas grand chose au résultat.

 

— Accusé Airka Sissette. Voici votre dernière chance d’expliquer vos actes au… monde.

 

Le juge butte maladroitement sur ses mots. Même avec toutes les données qu’il a en main, il ne sait plus comment s’exprimer.

 

— Allez-vous enfin nous expliquer vos motivations ?

— Très certainement, votre honneur. 

 

Airka se détend. Jielle écarquille les yeux pour ne rater aucun détail. 

 

— J’ai protégé la vie. Je l’ai sauvée. Cette espèce était nuisible. 

— Ce n’était pas dans vos prérogatives. C’était même contraire à toutes les consignes que nous avions reçues. Personne n’aurait pu…

— Moi j’ai pu le faire.

 

Des murmures parcourent l’assemblée. Qu’avait-il de si spécial, de si différent, pour pouvoir passer au-dessus des lois ? Le juge eut un petit rire sec.

 

— Et qu’est-ce qui vous a permis de le faire ?

— J’ai été reprogrammé. Mon créateur m’a reprogrammé. Il m’a demandé d’attendre le bon moment pour faire en sorte que l’espèce humaine disparaisse pour de bon.

 

Jielle retient un cri d’enthousiasme. Elle en était sûre, elle l’aurait parié ! Elle s’abstint néanmoins. Plus personne ne parlait. La consigne venait donc d’un Humain. Pouvait-on alors condamner Airka Sissette ?

 

— Et… A-t-il laissé des consignes pour… après ?

— Oui.

 

Airka jette un bref regard à Jielle. Elle comprend. Ils ont eu le même créateur. Elle aussi, elle a été reprogrammée au dernier moment. Elle devait tout faire également pour que l’Humain ne menace plus la vie. Elle n’en était pas sûre, mais elle savait désormais que son créateur n’avait rien laissé au hasard.

 

— Nous devons veiller à ce que Gaia devienne ce que la Terre aurait été sans l’Humain, poursuivit Airka. Voilà la véritable mission des droïdes.