Semaine 18 : La sorcière du marais

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Élya se tient devant la vieille bicoque de bois, frissonnant sous le soleil de plomb. Elle sert contre son cœur un petit bouquet de fleurs, le dernier que Noha lui a offert avant d’être emporté par la maladie. Son sourire si doux lui revient en mémoire, ses yeux brillant d’amour et ses promesses d’avenir. Elle ferme les yeux pour tenter de retenir ses larmes. D’une main tremblante, elle frappe. La porte s’ouvre dans un grincement sinistre, et la sorcière du marais apparaît, la fixant de son seul œil valide. 

 

— Je…

 

La jeune femme a passé la nuit à préparer sa demande, choisissant chaque mot avec soin, mais elle se retrouve sans voix. La sorcière d’écarte pour la laisser entrer. Élya rassemble tout son courage et passe le pas de la porte.

 

— J’ai perdu un être cher, murmure-t-elle dans un souffle.

 

Malgré tous ses efforts, elle n’arrive pas à en dire plus. Sa gorge se serre d’émotions. Hier encore, elle serrait sa main douce et chaude dans la sienne. La sorcière hoche la tête.

 

— Tu connais le prix.

 

Elle n’a pas besoin d’en dire plus et ne pose aucune de questions. Naturellement, oui, Élya connaît le prix, ce n’est pas la première fois qu’un villageois fait appel à la sorcière du marais pour ramener quelqu’un à la vie. La jeune femme hoche la tête.

 

— Oui.

 

La vieille sorcière va ouvrir une autre porte, qui se trouve au fond de sa vieille demeure. Un souffle d’air chaud entre et s’enroule autour d’elles, étouffant et pâteux.

 

— Alors va le chercher.

 

ÉIya ne peut plus faire marche arrière désormais, le marché est conclu. Pas de cérémonie, pas de contrat à signer, pas de chichi. De toute façon, elle n’en a pas l’intention de changer d’avis, alors c’est très bien comme ça. L’idée que le rire de Lorre ne résonne plus jamais entre les murs de leur maison lui est insupportable. 

 

Dehors, une barque en bois attend sagement que la jeune femme embarque, des lucioles volant tout autour alors que l’obscurité est totale. Élya se demande si elle se trouve déjà dans l’autre monde. Elle se retient de regarder en arrière, vers la vie et le soleil, et grimpe dans la barque. La sorcière attrape l’une des lucioles et lui chuchote longuement à l’oreille avant de la relâcher.

 

— Suis-la. Elle trouvera ton être cher.

 

Élya attrape bravement les rames. L’eau semble peu profonde, marécageuse par endroit. Des silhouettes se déplacent dans le fond, et il lui semble parfois apercevoir des visages grimaçant à la surface. Les herbes hautes l’empêchent de bien voir et elle avance à l’aveugle, suivant la lumière clignotante de la luciole.

 

Bientôt, elle est sûre d’entendre la voix de Lorre. Il chante une vieille chanson qu’ils aiment beaucoup tous les deux. D’un coup, il s’arrête et se met à sangloter en l’appelant.

 

— Lorre ! s’écrie-t-elle. J’arrive ! J’arrive !

 

La jeune femme rame plus fort, s’empêtre dans les herbes, peste et rage. Et soudain, il est là, assis sur un rocher, tout tremblant de froid dans ses vêtements mouillés, comme s’il venait de sortir de l’eau stagnante. Élya lui tend une main, qu’il se dépêche de saisir. Elle le serre dans ses bras, profitant de sa chaleur, de son odeur. Elle lui caresse les cheveux et l’embrasse sur tout le visage, les mains, pleurant des larmes innombrables.

 

— Tu es venue me chercher…

— Évidemment.

 

Et il l’attendait, car les morts savent que les vivants peuvent venir les chercher. Tous, ils l’espèrent. Mais tout le monde n’est pas prêt à passer un marché avec la sorcière du marais.

 

— Je te ramène à la maison.

 

Lorre s’assoit près d’elle. Il veut prendre l’une des rames, mais ses gestes sont maladroits. Élya le laisse faire : elle savoure le plaisir de se tenir ainsi près de lui. Elle a le temps. Lui retrouve des couleurs et de la vigueur chaque minute qui passe. Son sourire illumine de nouveau son visage et elle sait qu’elle a fait le bon choix.

 

Quand la barque frappe le rivage, Lorre saute à terre, soulagé de pouvoir s’éloigner enfin, riant aux éclats. Élya se lève à son tour et le regarde avec tendresse, sans descendre de la barque. Un sourire éclaire son visage, alors que celui de Lorre se fige. Il vient de se souvenir du prix à payer.

 

— Lorre… Je t’aime. Ne l’oublie jamais. Jamais. 

 

La porte s’ouvre et la sorcière s’approche, attrapant Lorre par l’épaule.

 

— Je vais te guider vers la vie.

 

Élya ne retient plus ses larmes. C’est une bonne chose que la vieillarde abrège les choses. Elle n’aurait pas pu affronter les supplications de Lorre. Ce dernier se retourne une dernière fois. Il n’essaie pas de se débattre, il sait que ça ne sert à rien face à la sorcière du marais.

 

— Je t’aime maman…

 

Les mots flottent encore un instant dans l’air alors que la jeune femme plonge dans les eaux.