Semaine 19 : Gemme

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Journal d’un raté. Si Leïb devait écrire ses mémoires, c’est ainsi qu’ils les intituleraient. Assis sur le bord de son lit, il tenait la lettre de refus de la guilde roulée en boule au creux de son poing. Il ne l’avait lue qu’une seule fois, mais il en avait retenu l’essentiel sans peine. Son projet était une fois de plus rejeté, jugé sans ambition, sans intérêt et d’un ennui absolu. C’était sa sixième tentative échouée depuis sa sortie de l’Académie de Magie : il était peut-être temps qu’il abandonne… 

 

La sonnette de sa petite boutique le tira de la torpeur dans laquelle la réponse de la guilde l’avait plongé. La vie continuait, assurément tout aussi ennuyante que son projet… Leïb se leva et descendit l’escalier prestement. Il avait une clientèle réduite, composée des Mages les plus importants de la capitale, et il prenait grand soin de traiter chacun d’entre eux avec toute la déférence possible. 

 

— Ah, bonjour monsieur le directeur !

 

Droit comme un piquet, les mains croisées dans son dos comme à son habitude, le directeur de l’académie lui adressa un signe de tête respectueux. Leïb répondit en le saluant selon les règles très strictes du protocole et se glissa derrière son comptoir. 

 

— Que puis-je faire pour vous ?

 

Le directeur sortit délicatement un petit paquet de l’une de ses immenses manches et le déposa sur le comptoir. Leïb lui jeta un regard interrogateur avant de dénouer la petite cordelette qui retenait le tout.

 

— J’ai organisé des fouilles dans l’aile ouest de l’académie, qui est, comme vous le savez, la partie la plus ancienne du bâtiment, mais aussi la plus dangereuse.

 

Le jeune homme était parfaitement au courant de ce projet, il avait proposé son aide. À vrai dire, il attendait toujours une réponse, se demandant si cela finirait par aboutir. Il était ravi de voir que personne n’avait pris la peine de lui répondre, même pour un refus.

 

— Nous avons trouvé de nombreux artefacts anciens, et j’aimerais que vous analysiez la fonction de celui-ci.

 

Leïb finit d’ouvrir le petit paquet, dévoilant une sorte de montre à gousset, dont le cadran se trouvait être une magnifique gemme ouvragée. Les aiguilles étaient au nombre de trois, et elles n’indiquaient très certainement pas l’heure ou la date. 

 

— Vous êtes le meilleur spécialiste de la capitale. J’ai besoin d’une expertise rapide. Puis-je compter sur vous ?

— Bien-sûr.

 

Le jeune homme ne donna pas de prix, il savait que le directeur paierait de toute façon. Cela lui permettait de demander un montant plus juste une fois le travail effectué. Il savait que parfois, il pouvait se tromper sur ses estimations, ce qui lui avait causé du tort à ses débuts.

 

— D’ici cinq jours ?

 

Leïb haussa les sourcils malgré lui. Le délai était très court, mais il pouvait s’y tenir. Il n’avait pas d’autres demandes en cours, il lui suffisait de refuser les nouveaux clients le temps de régler cette affaire.

 

— Bien entendu, oui.

 

De toute façon, malgré toute son amertume, il était hors de question de se faire mal voir du directeur de l’Académie de Magie, qui était également un éminent membre de la Guilde de Magie. Ce dernier le salua de la tête puis s’éloigna vers la sortie, avant de se retourner une dernière fois.

 

— Quand vous m’aurez livré votre travail, nous parlerons de votre candidature à la guilde. Je vous proposerai un projet qui ne pourra qu’être accepté.

 

Leïb battit plusieurs fois des paupières en bredouillant des remerciements. Le directeur ne s’attarda pas plus, laissant le jeune homme seul dans sa petite boutique. Les bras ballants, Leïb eut de mal à rassembler ses esprits. Jamais il n’aurait osé espérer une telle proposition de la part du directeur, et à vrai dire, il n’était pas sûr d’avoir envie d’accepter.

 

Il était de notoriété publique que le directeur n’était pas du genre à faire des fleurs sans arrière-pensée. Malgré son envie presque maladive de rejoindre la Guilde de Magie, Leïb ne pensait pas que c’était une bonne idée de lui être redevable de quoi que ce soit…

 

Avec un soupir, il s’attela à l’expertise de l’artefact. En cinq jours, cela allait être un peu difficile. Il n’était pas difficile de deviner qu’il ne s’agissait pas d’un objet aux vertus anodines, sinon, il n’aurait pas été dissimulé dans l’aile ouest de l’académie par un obscur mage des temps anciens…

 

Le soir-même, Leïb décida d’aller noyer sa déprime dans quelques boissons alcoolisées de la rue des délices. Il n’avait pas beaucoup avancé dans son expertise, mais cela se révélait passionnant, bien qu’insuffisant pour lui faire oublier la lettre reçue le matin-même. 

 

À ses débuts, Leïb était un Mage sérieux, qui tenait à se forger une réputation irréprochable : il veillait à ne fréquenter que les bonnes personnes, les bons endroits, et il ne pratiquait que les bons loisirs. Pour pouvoir être admis dans la Guilde de Magie, il avait construit le personnage du mage idéal. Le temps passant, il avait peu à peu abandonné toutes ces considérations, se laissant parfois choir de tout son long dans la dépravation. Ces périodes ne duraient qu’un temps, puis il se reprenait et se lançait dans un nouveau projet à soumettre. Il avait besoin de ces phases de décompression et d’abandon pour pouvoir retrouver espoir ensuite.

 

Ce soir-là pourtant, il se trouvait dans un état émotionnel perturbant. Il avait encore l’amertume face au refus et la dureté des mots employés qui tournoyaient dans son esprit, et pourtant, il avait envie de danser et de chanter, car s’il acceptait la proposition du directeur, il était sûr d’arriver enfin au bout du tunnel. Il avait aussi envie d’aller s’enterrer dans un trou de souris, car personne ne pouvait prédire à quoi ressemblerait le nouveau tunnel dans lequel il s’enfoncerait en acceptant la dite proposition…

 

— Besoin d’un peu de compagnie, l’ami ?

 

Leïb releva la tête en papillonnant des paupières. Il s’était presque assoupi sur la table crasseuse du misérable boui-boui où il achevait de passer la nuit, ce qui était une bien mauvaise idée, même pour un mage arborant clairement l’écusson lié à son statut. 

 

— Pourquoi pas.

 

Le jeune homme se redressa pour appeler la serveuse d’un signe de la main. 

 

— C’est pour moi… décida Leïb.

 

L’inconnu hocha la tête en guise de remerciement. La serveuse leur amena deux verres d’une ignoble bière insipide, la seule boisson que servait la maison, avant de retourner se réfugier derrière le comptoir. Il était assez facile de deviner qu’elle aurait préféré se trouver n’importe où ailleurs à cette heure avancée de la nuit. La clientèle n’était pas particulièrement dangereuse ou lourde, elle était juste minable.

 

— Dure journée ?

— Dure année. Dure vie, en fait.

 

L’inconnu fit une moue appréciative en détaillant Leïb quelques secondes, avant de sourire d’un air encourageant.

 

— Allons bon, l’ami, vous n’avez pas l’air de vous en sortir si mal. Et vous avez une superbe boutique.

 

Une petite sonnerie quelque part au fond de son esprit embrumé ramena Leïb à un peu plus de vigilance.

 

— Nous sommes-nous déjà rencontrés quelque part ?

— Disons que j’ai réalisé une petite étude de marché. Et dans votre domaine, vous êtes certainement le meilleur de la capitale. J’ai du mal à imaginer ce qui vous chagrine ainsi. Votre clientèle compte les mages les plus puissants de la région, vous avez des revenus assurés jusqu’à la fin de vos jours.

 

Leïb savait, dans le fond, qu’il n’était pas à plaindre. Son seul tort avait été de développer de la curiosité et du talent pour une discipline méprisée – discipline dans laquelle il excellait plus que quiconque, en effet. Rejetant toute notion de prudence et de réserve, Leïb commença à s’épancher.

 

— Je me suis vu refuser six fois l’accès à la Guilde de Magie. Mes projets sont ennuyeux, sans ambition, sans intérêt, vides de sens…

— Ce qu’il faut comprendre là, l’ami, c’est simplement que vos projets ne sont pas rentables. Ne prenez pas cet air outré ! Tout le monde sait que la Guilde de Magie raisonne comme les pires économistes pingres du royaume ! 

 

Même si cela lui déplaisait fortement, le jeune homme était bien obligé d’admettre que son compagnon d’un soir avait raison. Il savait que tout n’était pas rose au sein de la Guilde, mais son prestige et les valeurs qu’elle défendait publiquement continuaient de le faire rêver. 

 

— J’ai un marché à vous proposer.

 

Leïb hocha la tête pour inviter son inconnu à poursuivre.

 

— Je suis en possession d’une gemme, que je souhaiterais faire expertiser. Je ne peux pas vous dire où je me la suis procurée, mais je peux vous dire quelles propriétés elle semble avoir. Je pense tenir là une découverte majeure pour le monde magique, mais je n’ai ni les connaissances, ni les moyens pour faire expertiser cette gemme correctement. 

 

Sur un geste de Leïb, la serveuse leur amena deux nouvelles bières. Son intérêt était piqué au vif, et il avait besoin d’occuper ses mains pour ne pas sombrer définitivement.

 

— Je vous laisse expertiser cette gemme et livrer le fruit de vos recherches à la Guilde. En contrepartie, je ne vous paie rien, et en revanche, j’empocherai une partie des revenus que vous ne manquerez pas de récolter.

 

Le jeune homme prit le temps de peser soigneusement le pour et le contre. Un Mage ne pouvait pas donner sa parole à la légère, ou la magie se chargeait de le lui faire regretter. Forcément, la tentation d’accepter était fort, bien plus forte que celle d’accepter la proposition du directeur de l’académie, pour ne citer qu’un seul exemple. 

 

— Puis-je la voir ?

 

L’inconnu regarda autour d’eux. Il ne restait plus qu’eux, hormis un homme affalé de tout son long dans un coin, trop ivre pour rentrer chez lui. La serveuse était assise sur un tabouret, plongée dans la lecture d’un épais roman. 

 

— Je vais même vous faire une démonstration.

 

L’homme déposa une bourse de cuir sur la table, d’où il sortit un petit orbe contenant un sort de flamme éternelle. C’était un artefact courant et bon marché, qui permettait notamment à tous les fonctionnaires de la capitale de travailler jusqu’à des heures indues. Il sortit ensuite un coffre de sa sacoche de cuir. Quand il le posa sur la table, Leïb devina sans mal que c’était un coffre en plomb, un métal réputé pour couper la plupart des effets magiques.

 

— Regardez bien, parce que ça sera rapide.

 

L’inconnu ouvrit la boîte, révélant une gemme qui tiendrait tout juste dans la paume de sa main, aux reflets iridescents. La surface présentait de nombreuses rugosités, mais tout en était lisse et brillante. Leïb se laissa hypnotisé. À côté de la gemme, la flamme éternelle perdit peu à peu de son intensité, jusqu’à s’éteindre complètement. Le jeune homme haussa les sourcils.

 

— Elle absorbe la magie ?

— Imaginez toutes les applications possibles, dans la vie courante comme dans la vie militaire du royaume ?

 

Leïb passa en revue quelques hypothèses possibles. Si cette gemme avait bel et bien ce pouvoir, alors c’était là une découverte majeure. S’il arrivait à en faire son nouveau projet pour la Guilde, cela ne faisait aucun doute qu’il serait cette fois-ci accepté. D’une poignée de main, il scella le marché avec l’inconnu. 

 

Les jours suivants passèrent à une allure folle. Leïb s’était cassé les dents sur l’analyse de la gemme mystérieuse. Il avait bâclé l’expertise de l’artefact du directeur, refusant au passage sa proposition, conscient que c’était un pari risqué : il ne pouvait clairement plus compte sur son soutien à présent.

 

Néanmoins, grâce à ses quelques résultats préliminaires, il avait réussi à déposer une nouvelle proposition, qui semblait avoir enfin piqué la curiosité de la Guilde au vif, puisqu’il avait obtenu un entretien.

 

En réalité, c’était suffisant, il n’avait pas besoin de tout analyser : s’il démontrait l’intérêt du projet, alors la Guilde financerait la suite de ses recherches en mettant de nombreux moyens à sa disposition. Son inconnu s’était manifesté une ou deux fois, pour prendre des nouvelles, mais il était resté très discret et évasif sur tout ce qui le concernait personnellement. Leïb ne connaissait toujours pas son nom. De toute façon, ce dernier n’avait pas de raison de s’inquiéter, il savait que la magie se chargerait de faire respecter le marché passé.

 

— Mage Leïb Kalaham, le conseil de la Guilde de Magie vous écoute.

— Conseillers de la Guilde de Magie, je vous remercie infiniment de m’accorder ces quelques minutes d’attention. Ce que je m’apprête à vous révéler ici va révolutionner le…

 

Le directeur de l’académie lâcha un rire sec. 

 

— Ne vous faites pas d’illusion Leïb, personne ne croit à vos fadaises. Autant dire que vous avez trouver l’antre du dernier dragon vivant sur cette terre. Vous avez obtenu cet entretien pour achever de vous ridiculiser. Nous ne recevrons plus aucun de vos projets à l’avenir.

 

Leïb sentit son cœur plonger dans sa poitrine, comme s’il pesait soudainement des tonnes, mais il conserva un air neutre et professionnel. Il avait réalisé dix fois l’expérience qu’il s’apprêtait à présenter. Devant de telles évidences, le conseil n’allait pas pouvoir le recaler. 

 

— La gemme qui se trouve dans cette pierre à la capacité d’absorber toute la magie qui se trouve à proximité, dans un rayon de deux mètres environ. 

 

Tout en parlant, il dévoila un orbe de flamme éternelle d’un mètre de diamètre. À l’intérieur, le feu grondait. 

 

— Ce cercle tracé au sol représente le champ d’action de la gemme. L’orbe de flamme éternelle le touche à peine, et pourtant, cela sera suffisant. La gemme absorbera toute sa magie en quinze secondes à peine.

 

D’un geste théâtral, Leïb ouvrit la boîte de plomb qui contenait la gemme, fixant les conseillers avec un sourire fier et assuré. De très longues secondes passèrent. Le sérieux des mages s’envola peu à peu, laissant place à l’étonnement, puis à la moquerie. Dans l’orbe, la flamme brûlait avec la même intensité, imperturbable. 

 

Le jeune homme sentit la panique le gagner. Il rapprocha l’orbe de la gemme, jusqu’à venir le coller contre la boîte. Rien ne se produisit. Lui avait-on tenu un piège dès le début ? Comment était-ce possible ? 

 

— Vous rangerez votre bazar, Leïb, et ne vous avisez plus de remettre les pieds ici ou de nous faire perdre notre temps.

 

Les conseillers quittèrent la salle sans aucun commentaire. Le jeune homme se laissa tomber à terre, le front appuyé sur ses genoux. Avec cette mésaventure, il allait être bon pour fermer boutique également. Et quitter la capitale.

 

Des craquements le sortirent de ses pensées. Dans son écrin de plomb, la gemme était en train de se fissurer. Leïb se leva avec excitation. La gemme devait être saturée, tout simplement ! S’il en trouvait une autre, il pourrait facilement rattraper le coup. 

 

— Qu’est-ce…

 

Un petit museau repoussa les parties fendues de la gemme, respirant avidement l’air ambiant. Une patte griffue se fraya à son tour un chemin, alors que la petite créature éternuait, relâchant une petite volute de fumée noire.