Semaine 2 : Les Enfants blancs

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— Comme d’habitude, tu racontes n’importe quoi…

 

Lanaël prend un air exaspéré en levant les yeux au ciel. Son jeune frère, Talëh, insiste.

 

— J’en ai vu un je te dis ! Un petit, un bébé je pense.

 

Alors qu’il l’attrape par la manche pour lui jeter un regard implorant, la jeune femme pousse un long soupir. Après avoir regardé autour d’eux, elle se rapproche de lui en chuchotant .

 

— Tu es fou d’en parler au milieu du camp comme ça ? Tu sais que c’est un tabou ! Si le chamane t’entend…

— Il n’en saura rien !

— Les esprits lui diront.

— Mais non, pas du tout ! C’est un esprit qui m’a dit où trouver le squelette.

— Pourquoi tu ne l’as pas ramassé pendant que tu y étais ?

 

Le garçon se mure dans le silence. Lanaël le fixe avant de poser une main sur son épaule.

 

— Tu étais en train de la chercher ?

 

Talëh continue de fixer ses orteils nus avec obstination. Sa sœur le secoue doucement.

 

— Talëh, nous devons l’oublier. Elle n’a pas pu survivre à l’hiver. Nous devons nous faire à l’idée qu’on ne la reverra jamais. 

— T’en sais rien, ça.

 

Avec un geste d’humeur, le garçon se dégage de l’étreinte de Lanaël avant de s’éloigner. Même si tout le monde a déjà abandonné l’idée de retrouver saine et sauve Alyel, sa jeune sœur, il refuse d’arrêter les recherches. Il sait que son aînée a décidé de ne plus garder espoir pour ne plus avoir mal, mais il ne peut pas se résoudre à en faire de même.

 

Passant devant la tente du chamane sans s’incliner comme le veut la coutume, il se dirige vers le nord et s’enfonce dans les bois. Il n’a besoin de l’aide de personne pour récupérer un crâne. Il saura le cacher en attendant le voyage du printemps qui approche. 

 

Talëh retrouve sans peine l’emplacement du squelette de sanglier. Cette partie de la forêt a été mystérieusement épargnée par la neige tombée la veille. Les os sont blanchis, encore disposés comme si l’animal s’était simplement endormi là. Le garçon reste un long moment figé à quelques pas. Il a fait le fier devant sa sœur, mais il redoute bel et bien la colère des chamanes. Personne n’a le droit de prélever quoi que ce soit dans la nature sans autorisation et surtout sans rituel. Les Hommes ont appris dans la douleur la nécessité de respecter l’Esprit de la Nature qui réside en toute chose.

 

— C’est pas un bébé sanglier qui va me faire peur, dit-il pour se donner du courage.

 

Sa voix n’est qu’un mince filet. Il tremble, malgré la lourde couverture qu’il porte sur les épaules. Talëh tente de se donner du courage. Il n’a pas menti à Lanaël : c’est bel et bien un esprit qui l’a mené là. Un oiseau, pour être plus précis. Un rapace sans doute, vue l’allure et le plumage, même s’il n’en est pas sûr. Il n’en a jamais vu de semblable dans les régions où son clan s’installe d’habitude.

 

Avec des gestes lents et hésitants, Talëh se décide finalement. S’il tarde trop, on remarquera son absence. Lanaël pourrait même décider de le dénoncer « pour son bien ». Il sait qu’elle voudrait qu’il abandonne l’idée de retrouver Alyel et qu’il reprenne son apprentissage de tisserand. Après avoir glissé une petite côte dans une sacoche, il ramasse le crâne.

 

— Je vais prendre soin de toi, murmure-t-il en le tenant face à lui. 

 

Un craquement le force à se retourner brusquement. Dans l’ombre d’un buisson de ronces, il croit reconnaître la silhouette d’un petit sanglier, tout blanc. Son sang ne fait qu’un tour. Il détale.

 

***

 

Tout le campement est en effervescence : le clan se prépare pour la migration de printemps, qui l’amènera sur des terres plus au nord, où il pourra s’occuper des champs de coton et de lin que la Nature l’autorise à exploiter. Talëh participe aux préparatifs sans entrain. La veille, il a dissimulé le crâne dans un coffre, dans le tipi qu’il partage avec sa sœur, sans lui dire. Suivant son instinct, il l’a enroulé dans un vêtement appartenant à Alyel. Quant à la côte, il la garde soigneusement enveloppé dans un fin tissu, contre son cœur. 

 

 

— Grand frère !

 

Talëh sursaute en entendant la voix de sa jeune sœur. Ce n’est pas la première fois depuis sa disparition qu’il a l’impression d’entendre son rire, mais cette fois-ci, ça l’air bien réel. Alors qu’il fouille les alentours du regard, il aperçoit la silhouette d’un petit sanglier blanc, à la lisière des bois, qui le regarde fixement.

 

— Talëh ! Tu rêvasses encore !

 

Lanaël lui donne un petit coup sur le sommet du crâne pour le rappeler à l’ordre.

 

— Dépêche-toi un peu ! Le chamane nous a demandé de finir ce travail pour la cérémonie de ce soir !

 

Le garçon cherche le sanglier du regard. La lisière est déserte. Les épaules voûtées, la peur au ventre, il se remet au travail, ses mains guidant habilement le fil le long du métier à tisser. Bâclant l’ouvrage sans scrupule, il prétexte un besoin pressant pour s’éloigner dans les bois. La nuit va bientôt tomber ; Lanaël tente de le retenir.

 

— Tu vas rater la cérémonie du retour de la lumière ! lui crie sa sœur depuis le camp. 

 

Talëh s’en moque. Il n’aime pas le chamane. Ce dernier était un guerrier brutal dans la force de l’âge avant de remplacer l’ancien chamane depuis la fin de l’hiver précédent, par la volonté de la Nature. Le garçon sait qu’il lui doit le respect, mais c’est plus fort que lui, quelque chose cloche. Alyel saura sans doute dire quoi une fois qu’il l’aura retrouvée, elle a une intuition très puissante.

 

— Esprit sanglier, où te caches-tu… ?

 

Dans le silence des bois, alors que la neige recommence à tomber, il ose à peine élever la voix. Il ne sait pas ce qu’il redoute le plus : la Nature, les esprits ou les animaux sauvages ? Un craquement de branche attire son attention. Il relève la tête. À quelques pas de lui, le petit sanglier blanc le regarde. Talëh se met à genoux et joint les deux index en signe de respect et de soumission à la Nature.

 

— Est-ce ton crâne, que j’ai ramassé ? Je te présente mes excuses. Je le remettrai en place. Ne te met pas en colère contre nous.

 

Le sanglier continue de le regarder fixement sans bouger. Le garçon relève la tête et le détaille. Ce n’est ni un jeune, ni un adulte. Son regard est doux. Rien ne se passe pendant plusieurs longues minutes. Au loin, Talëh entend les chants rituels s’élever. La célébration a commencé. Il hésite.

 

— Est-ce que tu veux que je fasse quelque chose pour toi ?

 

Le sanglier lui tourne alors le dos et s’éloigne. Le garçon n’hésite qu’un instant : il le suit. Des idées folles tournent à toute allure dans son esprit. Retrouver enfin Alyel est la plus improbable, mais il s’y accroche. Il marche longuement. L’os chauffe contre sa poitrine.

 

Les pas du sanglier ne font plus aucun bruit. Sa fourrure est aussi blanche que la neige, et dans l’obscurité, Talëh le distingue à peine. Le ciel s’est dégagé :  la lune projette d’étranges ombres sur le sol, éclairant ainsi son chemin. Le garçon perd la notion du temps. Il ne sait plus s’il est vraiment là ou s’il rêve.

 

Alors que la lune semble avoir réalisé un cycle complet, ils arrivent dans une petite clairière, au centre de laquelle se tient une autre silhouette, immobile. Le petit sanglier se couche à ses pieds.

 

— Grand frère.

 

Alyel sourit. Talëh sent des larmes rouler sur ses joues. L’air est tellement froid qu’elles se cristallisent doucement. Les lèvres de la fillette sont bleues, son teint est fantomatique. Le garçon s’approche doucement, comme si le moindre geste pouvait la briser en mille morceaux tant elle ressemble à une statut de glace.

 

— Alyel. Je t’ai tellement cherchée. Je savais que je te retrouverais…

 

La fillette sourit.

 

— Je sais. Je savais que je pouvais compter sur toi pour venir me chercher ici. 

 

Talëh regarde tout autour de lui. Il n’a pas fait attention au chemin qu’il suivait. Il n’entend plus les chants de son clan. Il a peur de s’être perdu à son tour.

 

— Viens, dit-il en lui tendant une main. Allons nous réchauffer. Les feux du retour de la lumière brûlent encore.

 

Alyel secoue la tête.

 

— Je ne peux te suivre. Tu le sais bien, dans le fond. Tu l’as toujours su.

— Non !

 

Le garçon a envie de se fâcher. Il est hors de question qu’il rentre sans elle. Aux pieds de cette dernière, le petit sanglier se lève. Il commence à gratter le sol puis pousse de petits cris. Aussitôt, de l’obscurité des bois, d’autres sangliers blancs comme neige apparaissent. Ce sont tous des marcassins ou des jeunes. Talëh recule d’un pas. Il regarde sa jeune sœur sans comprendre.

 

— Ne crains rien. Ils sont comme moi. Tous les enfants qui meurent cruellement deviennent ses messagers au cœur de l’hiver.

— Les messagers de qui ?

 

Alyel lève la tête vers le ciel. Elle fait un grand geste pour désigner la totalité du monde, un petit sourire rêveur accroché aux lèvres.

 

— Elle, lui, le monde, la vie, la nature. Talëh, s’il te plaît. Tu dois rentrer sans moi et faire ton deuil.

 

Le garçon sent la colère l’envahir de nouveau.

 

— C’est ça son message ? Elle t’a enlevée à moi et je dois m’y faire ?

— Elle n’a rien fait. Oh Talëh, tout est ma faute, j’ai été tellement imprudente…

 

Talëh n’y comprend plus rien. Il fait un pas vers sa jeune sœur, mais les sangliers s’interposent.

 

— D’où viennent tous ces sangliers… ?

— Il les a tué, eux aussi. Il a tué notre ancien chamane aussi. 

 

Il fronce les sourcils. Il sent une goutte de sueur couler le long de son dos, sous ses vêtements. Alors que l’air même semble gelé, il transpire à grosses gouttes. Sa bouche est pâteuse. Il se sent fiévreux.

 

— Je ne comprend rien à ce que tu racontes.

— Si, tu as compris. 

 

Alyel ne sourit plus. Son regard se durcit.

 

— Il chasse et tue les enfants, alors que la Nature l’interdit. Il ment à notre clan et l’attire vers la ruine la plus totale. La Nature ne tolérera plus jamais une telle cruauté de la part des Hommes. Elle en a bien trop souffert par le passé. Elle va se débarrasser de lui. 

 

Le garçon secoue la tête. Il recule d’un pas.

 

— Talëh, s’il te plaît…

 

Les sangliers s’immobilisent. Leur corps tombe en poussière, ne laissant sur place que leurs ossements entassés. Talëh n’ose plus regarder sa jeune sœur. Il l’entend soupirer, alors il relève la tête. Elle n’est plus qu’un squelette, gisant au milieu des jeunes sangliers.

 

— Tu dois raconter ce qu’il a fait. Raconte ce que tu as vu ce soir. Qu’ils comprennent pourquoi. Qu’ils sachent ce qui m’est arrivé. Ce qui nous est tous arrivé. Que personne n’honore sa mémoire.

 

Talëh n’a pas le temps de demander plus d’explications. Les sangliers lui foncent dessus. Alors qu’ils le transpercent, il ouvre les yeux en hurlant. Il est allongé dans son lit, trempé de sueur. Lanaël est penchée au-dessus de lui. Elle a le visage creusé par des cernes, les yeux rougis. Le garçon se redresse péniblement.

 

— Enfin… soupire sa sœur en le prenant dans ses bras. 

 

Le garçon ne comprend rien. Il regarde autour de lui, l’air perdu, une main sur son ventre pour vérifier ses blessures.

 

— Comment suis-je rentré ? demande-t-il.

— Rentré ? Je t’ai retrouvé évanoui au bord des bois il y a 28 jours… 

 

Talëh fronce les sourcils. 

 

— Non, dit-il. Non, j’ai suivi le sanglier, j’ai retrouvé Alyel… J’ai… 

— Tu as rêvé Talëh. Oh, il s’est passé tellement de choses… Notre chamane n’est plus là pour interpréter ton rêve… 

 

L’air semble se refroidir, malgré les rayons de soleil qui passent par l’ouverture toute ronde qui sert d’entrée. 

 

— L’un des œufs de feu a explosé, lors de la cérémonie du retour de la lumière. Notre chamane a été brûlé vivant, rien n’a pu arrêter les flammes. 

 

Lanaël est au bord des larmes. 

 

— Il est mort. La Nature l’a tué. Les oiseaux de la nuit sont venus réclamer son corps. Talëh, pourquoi est-ce qu’elle a fait ça ? Pourquoi est-ce qu’elle nous a pris notre guide ? 

 

Sa grande sœur n’attend pas vraiment de réponse de sa part, mais il se redresse complètement. 

 

— Je vais te raconter pourquoi…