Semaine 20 : Sire Moineau

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Cette nuit-là, Lefuté progressait d’un pas pressé dans le dédale de rues du quartier commerçant. Ses pieds légers et entraînés ne laissaient aucune empreinte dans la neige poudreuse qui tombait depuis le début de la soirée. Dès le lendemain matin, la pellicule scintillante et lisse serait balayée, piétinée et un désagréable mélange de glace et de boue accrochera les semelles des bottines et les sabots des promeneurs. Pour l’heure, tout était enveloppé dans le silence feutré de l’hiver, qui avait mis quelques temps à se montrer mais qui était enfin là. On avait longtemps attendu Grand-Père Hiver, car nul n’ignore que la vie a besoin de ses gelées pour éclore de nouveau au printemps, mais la neige n’arrangeait pas les affaires de Lefuté et de son maître, le Moineau ; elle leur ajoutait même une difficulté majeure supplémentaire. 

 

Le lecteur s’interrogera sans doute sur l’activité de ces deux personnages aux surnoms si fantaisistes. Qu’il ne s’impatiente pas trop, nous y venons tout de suite, car c’est là le cœur de notre histoire. Lefuté et son maître, le Moineau, étaient de chevronnés cambrioleurs, des experts parmi les meilleurs. Naturellement, l’apprenti, bien qu’excellant déjà dans la pratique, avait encore beaucoup à faire pour rattraper le maître. C’était d’ailleurs le but de sa course nocturne.

 

Sire Moineau, comme il se plaisait à se faire appeler – le titre de noblesse était d’une importance capitale pour lui –, possédait des outils essentiels à la réussite de ses petites expéditions nocturnes, qui lui garantissaient le succès, tout autant que le désespoir de ses victimes. Aucune serrure, aucun coffre, aucun mécanisme ne lui résistait. Son secret ne résidait pas dans une dextérité à toute épreuve, même si son talent jouait pour beaucoup dans ses victoires, mais dans les outils en question, en ceci que ces derniers étaient enchantés, tout bonnement.

 

D’aucuns pourraient être tentés d’affirmer qu’il s’agissait là de la plus grande des tricheries, considérant que cela rangeait Sire Moineau dans la catégorie des cambrioleurs de bas étages, des petits voleurs bas de gamme. Ceux-là se refusaient donc à l’appeler « sire », mais ceux-là étaient également d’immenses jaloux, qui n’arrivaient pas à la cheville de notre maître cambrioleur quand il s’agissait de se faufiler en silence, au nez et à la barbe des gardes les plus aguerris, et de se volatiliser au détour d’une rue, semant les chiens au flair le plus affûté. 

 

Mais revenons donc à Lefuté, qui ce soir-là pensait avoir enfin trouvé la solution pour espérer rattraper un peu le niveau de son maître : il venait de rendre visite à l’un de ses amis, un mage de haut rang qui, malgré son statut, avait bien besoin d’un apport financier supplémentaire pour pouvoir tenir son grand train de vie. Pour tromper son ennui, ce dernier avait accepté de créer un prototype d’outils enchantés. Ne connaissant pas la recette alchimique à l’origine de ceux utilisés par le Moineau, il n’avait pas pu garantir la même efficacité, mais Lefuté y avait mis le prix pour le convaincre de donner le meilleur de lui-même.

 

— C’est un bien joli paquet que tu tiens là, Lefuté.

 

Le jeune elfe sursauta. Mais que le lecteur nous pardonne, nous avons oublié quelques précisions. Interrompons quelques instants encore le récit pour l’aider à se situer un peu mieux. Notre histoire prend place dans le royaume de Broomworth, là où les elfes et les hommes avaient réussi depuis nombreuses décennies à s’entendre et à vivre en communauté. C’était loin d’être le cas ailleurs, mais, en Broomworth, la chose n’avait plus rien de surprenant. La capitale du royaume, elle, portait un nom elfique : Lohëlia, et c’est précisément dans les nombreuses riches demeures de cette cité que Sire Moineau et Lefuté opéraient. 

 

Si Lefuté était un jeune elfe au pied sûr et léger, Sire Moineau était quant à lui bel et bien un homme, et cela ajoutait encore à son mérite, car il savait pourtant se faire plus discret et silencieux que le plus doué des elfes – ce qui était sans nul doute la véritable raison des jalousies qu’il provoquait chez ses collègues. Revenons cette fois-ci pour de bon à notre histoire.

 

Lefuté donc sursauta quand ces quelques mots lui parvinrent. Bien qu’il fut habitué aux talents de son maître, il se laissait encore surprendre par celui-ci, qui s’en amusait beaucoup à ses dépends.

 

— Oui. Et le contenu en est bien joli également.

 

Sire Moineau se tenait assis à la table du salon qui occupait presque tout le rez-de-chaussée de la maison qu’ils occupaient dans l’un des quartiers aisés de Lohëlia. Lefuté alluma une lampe à huile avant de poursuivre. Son maître avait le menton posé dans le creux de sa main élégamment gantée, le regard dans le vide. Le jeune elfe connaissait bien cette expression : le cambrioleur s’ennuyait et n’allait donc pas tarder à fomenter un nouveau coup d’éclat. 

 

— Voyez donc…

 

D’un geste théâtral répété des dizaines de fois en attendant la livraison des outils enchantés, l’elfe déroula le paquet de tissu devant son maître. Ce dernier poussa un sifflement admiratif. Le mage n’avait pas fait les choses à moitié. Pour l’aspect fonctionnel, il restait encore à les tester sur de nombreux mécanismes, mais en attendant, l’esthétique en avait été extrêmement travaillé.

 

— On est prêt à jouer dans la cour des grands, Lefuté ?

 

Avec un sourire, l’elfe comprit que son maître avait déjà préparé son prochain coup. Il hocha la tête et Sire Moineau lui tendit le journal du jour, en première page duquel se trouvait une photo d’une superbe broche ouvragée. Lefuté n’eut pas besoin de lire l’article pour estimer la valeur d’un tel bijou. Il le parcourut néanmoins du regard.

 

— Ma parole ! Il s’agit presque d’une invitation à tenter le coup !

— C’est une invitation à tenter le coup. Regarde qui est en charge de la protection.

 

Lefuté poussa un petit sifflement.

 

— Sire Tariël de Lawstorm ! Le capitaine de la garde royal en personne, mazette, maître, le coquin s’est vraiment mis en tête de vous arrêter !

— Et il échouera encore, naturellement. 

 

Sire Moineau avait déjà par trois fois réalisé l’exploit de subtiliser des trésors royaux pourtant sous la garde du célèbre Capitaine elfe Tariël de Lawstorm, au service de la famille royale depuis de nombreuses années maintenant. Ce dernier n’était pas le seul dans cette position, mais la double humiliation avait fait naître une rancune tenace, dont il ne se cachait pas.

 

— Nous agirons demain soir. Ne faisons pas trop attendre notre ami.

 

*

 

La nuit venait à peine de tomber quand nos deux cambrioleurs quittèrent leur domicile. Les conditions étaient parfaites. Sire Moineau, vêtu pour l’occasion comme le plus chic des gentilshommes, s’en réjouit grandement, même si cela facilitait le jeu : les rues étaient boueuses, couvertes des nombreuses empreintes de pas laissées par les allées et venues des habitants, le froid gardait tout le monde enfermé et blotti près des cheminées, et, enfin, il s’agissait d’une nuit sans lune. Enfilant ses gants avec la distinction qui le caractérisait si bien, il donna les dernières consignes à son apprenti.

 

Lefuté et Sire Moineau eurent tôt fait de rejoindre l’immense bâtisse qui abritait la précieuse broche. Le dispositif de surveillance était démesuré : quatre gardes gardaient chacune des entrées, et l’on pouvait deviner d’autres hommes qui patrouillaient dans les deux étages aux lumières des chandelles qui allaient et venaient d’une fenêtre à l’autre avec une régularité millimétrée. C’était justement dans cette régularité que résidait la faille principale du dispositif. 

 

Après quelques heures d’observation terrés dans le froid, les deux cambrioleurs furent capable de trouver la faille et de se faufiler en quelques minutes à l’intérieur, après avoir défini le parcours à suivre à la seconde près. Il ne leur fallut pas beaucoup plus de temps pour se retrouver face au coffre-fort.

 

D’un signe de la tête, Sire Moineau ordonna à Lefuté de se fondre dans l’ombre pour monter la garde. Il n’était évidement pas question que l’apprenti teste ses outils cette nuit-là, et ce dernier s’exécuta en silence. Tout se déroulait à la perfection jusqu’à ce que Sire Moineau lâche une bordée de jurons.

 

— Vide les lieux.

 

L’ordre claqua dans l’air, en même temps que la balle qui partit du pistolet à poudre de Tariël de Lawstorm. Le futé comprit ce qu’il se passait et ne se fit pas prier : il se glissa dans la pièce voisine, bondit par la fenêtre et se volatilisa dans la nuit sans laisser une seule trace. L’apprenti parvint à rejoindre le domicile sain et sauf, sans aucun garde ou chien aux trousses. Le cœur battant encore à tout rompre, il fit les cent pas dans le salon, essayant de comprendre ce qui avait cloché, reconstituant dans son esprit toute la soirée et, surtout, se demandant ce qu’il convenait de faire. Car s’il y avait bien quelque chose que Sire Moineau n’avait jamais pris la peine de lui apprendre, c’était la façon de gérer une situation comme celle-ci. 

 

*

 

Laissons-là le jeune apprenti et intéressons-nous au sort de son maître. La balle manqua sa cible de peu et blessa tout de même le bras de Sire Moineau. Ce dernier s’immobilisa, les deux mains en l’air, en signe d’abandon, ses outils magiquement collés à la serrure du coffre-fort. 

 

— Vous voilà pris, bandit.

— Il semblerait en effet que vous soyez parvenu à me jouer un bien vilain tour, capitaine.

— Vous perdrez bien rapidement ce petit sourire quand vous vous balancerez au bout d’une corde.

— Mais, très certainement.

 

Sire Moineau savait reconnaître quand il perdait, et il lui fallait bien admettre qu’il venait de perdre cette manche-là. Naturellement, il ne s’avouait pas vaincu, et comptait bien remporter la partie malgré ce revers de fortune. Avec un dernier regard pour ses outils, il se laissa emmener par pas moins de six gardes. On le menotta, et ce fut pieds et poings liés qu’on l’assit à l’arrière d’un fourgon blindé tiré par deux chevaux. Le cambrioleur leva le nez vers le ciel avant de monter.

 

— Il va encore neiger. Vous ne pensez pas, capitaine ?

 

L’elfe perdit patience et le poussa violemment à l’intérieur. Sire Moineau ne parvint pas à se réceptionner et s’écroula de tout son long, provoquant quelques rires aussi sadiques que satisfaits. Les gardes savouraient déjà leur victoire et songeaient aux remerciements que la famille royal – et peut-être même tout le royaume ? – ne tarderait pas à leur adresser. Sire Tariël de Lawstorm prit soit de verrouiller les cinq serrures avant de ranger les clés dans la doublure de manteau. Quelques coups de fouets furent donnés et le convoi se mit en branle dans un sinistre grincement.

 

*

 

Effectuons un dernier petit bond pour retourner auprès de Lefuté. Le jeune elfe avait rapidement pris une décision, un peu folle sans doute : faire évader son maître dès que possible. Il ne doutait pas que la justice se montrerait extrêmement expéditive pour Sire Moineau et que ce dernier n’attendrait pas une journée complète avant d’être pendu. 

 

L’apprenti eut tôt fait de retrouver le convoi dans les rues silencieuses de Lohëlia. Quelques curieux écartèrent un rideau çà et là, mais en dehors de ces quelques couche-tard, il n’y eut pas âme qui vive pour perturber la scène qui allait se jouer. 

 

En réalité, personne n’aurait eu le temps d’intervenir, car tout se joua très vite. À l’angle d’une rue plus étroite, alors que la garde royale peinait à manœuvrer le fourgon, la porte du véhicule blindé s’ouvrit et une ombre s’en échappa, rapide comme le vent. Sire Tariël de Lawstorm donna du clairon, lança tous ses hommes à la poursuite du cambrioleur, en vain. Bientôt, une épaisse neige blanche commença à tomber, brouillant les rares pistes que le capitaine aurait pu espérer trouver aussi bien que la visibilité et, ainsi, Sire Moineau échappa une fois de plus à une arrestation. 

 

Le sourire aux lèvres, Lefuté le retrouva comme la veille, assis à la table de la cuisine. L’homme avait cependant moins fière allure. Ses deux gants immaculés étaient soigneusement pliés sur la table alors qu’il utilisait un torchon sale pour éponger sa blessure.

 

— Comment avez-vous… ?

— Allons, Lefuté. Il n’y avait que sept serrures à déjouer. Tu sais que c’est un chiffre que j’adore.

— Mais, vos outils… ? Avec quoi avez-vous forcer les mécanismes ?

 

Sire Moineau se permit de rire, malgré la fatigue qui le gagnait peu à peu.

 

— Je n’en suis pas fier, car j’aurais préféré quelque chose de plus… romanesque, mais à toi je peux bien le dire : j’ai utilisé l’un de mes cheveux.

 

Lefuté cligna des yeux plusieurs fois, avant d’afficher le sourire de celui qui devine une plaisanterie sans en avoir l’assurance totale.

 

— L’un de vos cheveux, maître ?

 

Sire Moineau se pencha quelque peu en avant et répondit, sur le ton de la confidence.

 

— Mes outils n’avaient rien d’exceptionnel, Lefuté. Bien que j’admire l’initiative que tu as eu de faire enchanter les tiens, il te faut savoir que ce n’est pas dans cette astuce que réside mon secret.

 

L’homme n’en dit pas plus, mais il haussa les sourcils pour encourager son apprenti à réfléchir. Ce dernier fronça les sourcils, observant l’homme avec une attention accrue. Il se frappa le front de la paume de la main quand il comprit brusquement.

 

— Vos gants.

 

Sire Moineau hocha la tête alors qu’un sourire fier étirait ses lèvres.