Semaine 21 : Premier voyage

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La Terre. Il ne pensait pas avoir la chance de la contempler ainsi un jour. Elle est superbe, suspendue dans le vide, tournant sur elle-même, paisible bijou ouvragé perdu dans l’immensité de l’univers. Comme il connaît déjà les forêts, les grandes étendues herbeuses, les contrées rocheuses, il l’a imaginé d’une belle couleur émeraude. Elle est en réalité bleue, et déjà, il rêve de partir à la découverte de ces immenses étendues d’eau, dont il a vaguement entendu parler. 

 

Tournant la tête vers la droite, il avise l’un des continents et plonge en avant pour s’en rapprocher.

La silhouette d’une immense cité grise se détache sur l’horizon. Tout autour, il n’y a rien. Pas de forêt, pas d’herbe, pas de troupeaux. Le lit d’une rivière découpe la plaine en deux, mais il n’y a pas d’eau. Des taches de couleurs se détachent çà et là du morne paysage : ce sont des monceaux d’objets dont il ignore tout de l’usage. Vue de près, la cité est une laideur architecturale. Les gens s’entassent les uns sur les autres dans des bâtiments carrés, droits et hauts, sans vie, sans vibration. Aucun bruit de lui est familier. Alors qu’il descend encore, il se trouve plongé dans un léger brouillard nauséabond. 

 

Perdu, il reprend de la hauteur et se dirige vers l’horizon, pour trouver une autre cité, semblable à la première. Certaines ont les pieds dans l’eau, à l’abandon, alors que les vagues des immenses étendues d’eau ramènent sans cesse d’autres déchets, abandonnés eux aussi. En dehors de ces métropoles vides de sens, aucune trace de vie, ou si peu. Des dômes, des champs, immenses, avec une seule espèce, et des machines, des machines. Par endroit, le brouillard nauséabond est si épais qu’il voile le soleil. Les raies de lumière orangée sont à la fois beaux et terribles.

 

Sous le choc, il observe. Tout doucement, il démêle les fils terribles de l’Histoire qui ont mené à ce monde mort et désolant. Il comprend et pleure. Son cœur souffre, mais il continue d’explorer. Il veut tout comprendre, et, surtout, il cherche une lueur d’espoir. Une petite étincelle, à partir de laquelle tout pourrait redevenir doux et vivant. 

 

Après un tour du monde interminable, alors que l’épuisement le gagne, il se prépare à regagner son corps. Il ferme les yeux, dans son esprit, et exhale longuement l’air qu’il avait retenu prisonnier dans ses poumons jusque là. 

 

La descente est brusque. Lorsqu’il ouvre les yeux, sa vue est trouble et il peine à reconnaître le visage de son maître. D’un geste instinctif, il porte les mains à son visage et essuie les larmes qui le gênent.

 

— Alors ? 

— Je ne dois pas devenir chamane, coasse-t-il d’une voix enrouée par la soif.

 

Autour de lui, il entend des murmures de consternation, de protestation même pour certains. Son vieux maître, lui, le regarde attentivement, comme s’il savait déjà.

 

— Je dois partir à la rencontre des autres peuples, pour raconter ce que j’ai vu.

 

Le garçon se redresse. Il a conscience de sa chance. Les premiers voyages chamaniques ne sont pas souvent aussi longs et précis. Et plus rarement encore permettent-ils de voir l’avenir…