Semaine 23 : Cécile Trompe-la-Mort

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Les épaules basses, l’air abattu, Théodore Vagabond se laisse tomber par terre plus qu’il ne s’assoit après avoir pris un rafraîchissement. La route a été longue, il est épuisé. Un peu honteux de s’être laissé aller, il songe qu’il est grand temps de reprendre un peu l’exercice… Mais plus tard, peut-être, quand il sera remis. 

 

— Si ce n’est pas ce bon vieux Théodore !

 

Maître Corbeau, le propriétaire des lieux, s’installe à côté de lui. 

 

— Qu’est-ce qui t’amène par là ? Cécile n’est pas avec toi ? Quelles sont les nouvelles ? Vous courrez encore après les méchants ? Comment est-ce, la campagne ? Un peu désert, non ?

 

Maître Corbeau avait toujours été ainsi, bavard et curieux. D’ordinaire, cela amusait Théodore Vagabond. Aujourd’hui, il n’a pas vraiment envie de répondre. Cela l’amènerait à se plonger dans des pensées bien trop douloureuses. Pour gagner du temps, il lève les yeux vers le ciel.

 

— Il va pleuvoir, non ?

 

Son hôte lève la tête à son tour, puis acquiesce. 

 

— Très certainement. Vous êtes de passage dans les parages ? Quand êtes-vous arrivés ?

— Je suis venu seul.

 

Un lourd silence s’installe. Maître Corbeau le fixe, ne trouvant rien à répondre. Une crainte le gagne peu à peu. Théodore Vagabond et Cécile Trompe-la-Mort ne se séparaient jamais.

 

— Elle est sur une affaire, peut-être ?

 

Théodore secoue la tête, le regard fuyant. 

 

— Convalescente ?

— Morte.

— Oh.

 

La silhouette de Maître Corbeau s’affaisse, alors que la nouvelle le laisse sans voix. Un long moment passe pendant lequel aucun des deux ne parle, chacun se plongeant dans ses souvenirs. Autrefois, avant de déménager ensemble, Théodore et Cécile venaient régulièrement chez Maître Corbeau pour se réjouir de leurs victoires et conter leurs récentes aventures. Tout le monde les connaissait et faisait appel à eux pour démêler les mystères les plus sombres et les crimes les plus odieux.

 

— Comment ?

— Maladie.

 

Maître Corbeau hoche la tête, tant cela lui semble évident.

 

— Il n’y avait bien que la maladie, pour finir par attraper Cécile Trompe-la-Mort, puisque même les balles n’y parvenaient pas. N’est-ce pas ?

 

Théodore laisse échapper un petit rire au souvenir de cette fusillade de laquelle Cécile s’était miraculeusement tirée. Quelques jours seulement après, elle se lançait dans une nouvelle enquête. 

 

— C’est vrai, oui…

— Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ?

 

Un lourd soupir soulève sa poitrine. Sans sa partenaire de toujours, Théodore Vagabond se sent perdu. 

 

— Je ne sais pas. J’ai envie de rien. Les vaches et les moutons, c’était amusant avec Cécile. Elle était toujours d’une si belle humeur… Maintenant, tout seul…

 

Maître Corbeau lui tapote l’épaule.

 

— Peut-être trouver un petit jeune à former ? 

— Mouais…

 

Bien-sûr, l’idée lui a effleuré l’esprit, mais c’est une décision qu’il ne peut pas prendre seul.

 

— Tu es de retour dans le coin pour de bon ?

— Non. Non, non, je dois rentrer bientôt. Je voulais annoncer la nouvelle. Cécile vous aimait tous beaucoup. Elle aimait ces bois.

— Tu les aimes aussi. Tu devrais rester.

— Non, les Grands ont besoin de moi.

 

Maître Corbeau agite ses ailes d’un geste agacé.

 

— Les Grands, les Grands ! Cécile aussi n’en avait que pour eux ! Jusqu’à quand vas-tu rester avec eux ?

— Jusqu’à ma mort, Corbeau. Je resterai avec eux jusqu’à ma mort. Comme Cécile.

 

Théodore donne un coup de museau affectueux à Maître Corbeau avant partir. La route est longue, il n’a que quelques heures avant que son absence ne soit remarquée. Avec un dernier hurlement triste, il quitte la forêt pour rentrer auprès de ses maîtres.