Semaine 24 : Cérémonie d’adieu

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— C’est pour ce soir.

 

Discrètement, elle glisse un petit sachet de pilules bleues turquoise dans la main du jeune homme. Ce dernier hoche la tête, le visage impassible. Elle ne s’attarde pas : le message est passé, elle sait qu’il est fiable. Il peut bien l’être en réalité : cette drogue coûte une véritable fortune… Le corps de sa mère disparaîtra donc du funérarium, officiellement incinéré. Officieusement, il sera livré au 4, impasse des libertés, en bordure de la cité. 

 

En attendant, Selya repasse par son minuscule appartement. Après avoir glissé son passe magnétique dans le panneau de contrôle de l’ascenseur, elle consulte sa messagerie. Son patron a exigé une ligature des trompes il y a quelques jours, après qu’elle ait annoncé ses fiançailles, et comme le veut la loi, elle a dû entreprendre immédiatement des démarches pour satisfaire cette demande. Le rendez-vous est confirmé pour le lendemain. Adieu maternité… Refoulant ses larmes, elle sort de l’ascenseur et se faufile comme une souris jusque chez elle. Sa sœur l’accueille, inquiète.

 

— C’est fait ?

 

Selya hoche la tête.

 

— Tu es sûre que ça ira ?

— On en a déjà parlé mille fois, Mel, je veux ça pour elle. Pas toi ?

— Si, mais…

 

La jeune femme a le regard fuyant. Elle n’a pas besoin d’ajouter quoi que ce soit, Selya sait déjà qu’elle est morte de peur et qu’elle espère encore pouvoir se désister. 

 

— Tu n’es pas obligée de venir. En fait… Ce serait même mieux que tu sois ailleurs, ou ici. Qu’on ne nous voit pas nous diriger ensemble au même endroit, tu sais ? 

 

Selya est prête à lui offrir cette échappatoire. De toute façon, le plan ne fonctionnera pas si Mel n’est pas entièrement sûre d’elle. 

 

— Ils ont encore arrêté huit femmes qui avaient essayé, ce matin… 

— Je le ferai. 

 

Mel n’insiste pas. Elle serre sa sœur contre son cœur. Selya sait qu’elle a peur de ne plus jamais la revoir : le risque est bien réel. Elle pourrait recevoir une condamnation rien que pour être en dehors des quartiers autorisés aux femmes, pendant le couvre-feu… et elle se prépare à faire bien pire. Mais le jeu en vaut la chandelle, et sa mère mérite bien qu’elle prenne tous les risques pour elle.

 

***

 

Les heures suivantes s’écoulent avec une lenteur insupportable. Mel a finalement décidé de sortir pour aller emprunter un livre à la bibliothèque de quartier. C’est une habitude qui a le don de l’agacer. À quoi bon relire encore et toujours les mêmes histoires ? À dix-sept ans, Selya avait déjà lu les rares ouvrages autorisés et elle n’a plus retouché à un livre depuis. Elle a parfois songé à s’en procurer d’autres grâce aux nombreux réseaux de contrebande, mais elle a eu d’autres chats à fouetter… Et elle a peur, naturellement. Quelle femme n’a pas peur ?

 

Enfin, c’est l’heure. Elle enfile un manteau de laine brune, suffisamment long et large pour cacher ses genoux et sa silhouette, comme l’exige le code vestimentaire officiel. D’ordinaire, elle l’abhorre, mais ce soir, cela l’arrange. Personne ne peut deviner ce qu’elle porte en-dessous.

 

Les yeux baissés, elle passe les quelques barrages en glissant sa carte d’identité dans les différentes bornes et accèdent finalement au cercle extérieur de la cité. Les mains crispées sur les ciseaux de couture glissés dans sa poche, elle prie pour ne pas se faire agresser par un inconnu ou contrôler par une milice. Dans les deux cas, elle ne donne pas cher de sa peau si cela se produit.

 

— Notre mère à toutes. 

 

Selya se tient devant une lourde porte en ferraille, rouillée au niveau des charnières, qui grince en s’ouvrant. Elle se faufile à l’intérieur pendant qu’une autre femme observe les alentours avant de se barricader de nouveau.

 

— Tu es en retard.

— J’ai fait plusieurs détours…

— Tu as bien fait. Viens, ça a déjà commencé.

 

Selya suit l’autre femme à travers un dédale de salle. Il s’agit d’une vieille usine laissée à l’abandon. Elles ont choisi ce lieu car il y a plusieurs évacuations qui mènent directement dans les égouts, puis, de là, dans l’une des déchetteries extérieures. Et, au-delà, à la forêt. Aucune d’entre elles ne peut se permettre de s’y rendre, naturellement, à moins d’être assez folle pour tenter de désactiver sa puce électronique. 

 

Selya laisse tomber son manteau sur le sol. Les autres femmes se tiennent en cercle autour du corps de sa mère, qui repose nu sur un vieux plan de travail, recouvert d’un drap rouge écarlate pour l’occasion. 

 

— Tu es superbe…

— Merci tata…

 

La jeune femme se faufile dans le cercle, à la place d’honneur. Elle n’est vêtue que d’un toge blanche semi-transparente, ne dissimulant rien de ses formes. 

 

— Commençons.

 

Une première femme se met à chanter, rapidement suivie par les autres. C’est un murmure, à peine audible, mais la mélodie est puissante et elle les transporte toutes ailleurs, hors du temps et de l’espace. Elles oublient les injustices, les harcèlements, les maltraitances. Elles s’imaginent sous la lune dansante, perdues dans les bois. Deux d’entre elles recouvrent le corps de sa mère d’une autre étoffe rouge. 

 

Selya sent des larmes perler au coin de ses yeux. Elle se sent plus légère. Elle sait que sa mère reçoit les honneurs qu’elle mérite, après une vie de misère et d’oppression. 

 

Et lentement, doucement, la magie opère. Sous le drap, le corps de sa mère bouge, s’agite, se tord. Les battements de son cœur s’accélère. Elle n’a jamais assisté à une cérémonie d’adieu auparavant. Elles étaient courantes, autrefois, mais depuis quelques temps, le gouvernement les traque et condamne leurs exécutrices à de lourdes peines. 

 

Le drap glisse alors que sa mère se redresse. Selya plonge son regard dans le sien et sourit. Les mots pour décrire cet échange silencieux n’existent pas. Malgré le changement d’apparence, elle reconnaît sa mère, et elle sait que cette dernière a conscience qu’une nouvelle vie commence pour elle. 

 

— Va courir sous la lune, maman… 

 

Mue par un instinct enfin libre de s’exprimer, la louve s’élance vers les égouts et une nouvelle vie de liberté sauvage bien méritée…