Semaine 26 : Après la disparition

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Truffe Humide piaffa d’impatience. Cela faisait quelques heures maintenant qu’ils surveillaient l’horizon et le bison n’en pouvait plus. Juché sur son dos, Petit Écureuil n’avait pas bougé d’un poil depuis de longues minutes. Malgré son jeune âge, le petit garçon était capable d’une concentration digne des meilleurs Gardiens. 

 

— Calme-toi Truffe, on va bientôt retourner au camp. La nuit arrive, ils ne viendront plus maintenant.

 

Sa voix trahissait sa déception. Éclat Écarlate, sa grande sœur, menait l’expédition qui était partie une semaine plus tôt à la recherche de matériel médical. Les décombres des villes voisines n’en dissimulaient plus aucun et à l’approche de la saison froide, ils ne pouvaient pas se permettre d’en manquer.

 

— Elle reviendra demain, décida Petit Écureuil.

 

De ses petits talons pointus, il stimula le flanc de son immense bison blanc, qui fit demi-tour avec lenteur. Chacun de ses gestes diffusaient puissance et majesté. Truffe Humide était aussi immense que Petit Écureuil était chétif. 

 

Le campement était installé depuis quelques temps maintenant dans les décombres d’un petit immeuble qui avait échappé aux tempêtes cataclysmique qui avait suivi la disparition mystérieuse des adultes et l’apparition des Créatures. Petit Écureuil n’en avait aperçu qu’une, une fois qu’il traînait dehors alors que le soleil avait presque disparu. Il frissonna en y repensant. Éclat Écarlate l’avait sauvé de justesse. Quelques secondes de plus et le jour disparaissait pour de bout, laissant le champ libre aux monstres de la nuit. C’était suite à cette mésaventure que sa grande sœur avait demandé aux Esprits un animal pour le protéger :  Truffe Humide était alors entré dans sa vie. 

 

— Ne t’inquiètes pas, ça ne fait pas encore dix jours. Ils ont peut-être eu un contre-temps, ou alors ils ont trouvé quelque chose de super. Ta sœur aime bien te ramener des souvenirs. 

 

Flèche Filante était perchée dans la tour de guet, une construction bringuebalante construite à l’abri de la palissade qu’ils avaient érigée à grand renfort de sueur, de larmes et de sang. Les Gardiens pouvaient ainsi surveiller les ombres de la nuit et, grâce à cela, les Créatures n’avaient jamais réussi à atteindre le repère.

 

— Je sais, se contenta de répondre le garçon. Elle va revenir. Je m’ennuie, c’est tout.

 

La fille haussa les épaules. Le singe doré perché sur ses épaules fit la grimace.

 

— La soupe est prête, lâcha-t-elle avant de reprendre sa surveillance.

 

Un jour, Petit Écureuil deviendrait un Gardien lui aussi. Il était déjà aussi bon que certains d’entre eux. Il n’avait juste pas l’âge requis : on ne devenait Gardien qu’à partir de douze ans. Avant cela, et bien… on profitait de son enfance. Et après… On protégeait les siens jusqu’à la disparition. Parce que les adultes n’avaient pas seulement disparus : ils n’étaient jamais revenus. Aucun enfant ne vieillissait jamais jusqu’à en devenir un. 

 

Le hall de l’immeuble était désert, truffé de piège. On ne pouvait sortir qu’une fois que l’on avait mémorisé le cheminement exact pour sortir et entrer en les évitant tous. Au dernier étage, on avait installé des tables, chaises, coussins, livres, jeux… Pour en faire un étage à vivre où tout le monde se retrouvait. 

 

— Tu devais faire la plonge ! 

 

Deux garçons, des jumeaux, venaient de lui barrer le passage. En charge de la logistique cuisine, Ping et Pong aimaient jouer les chefs juste parce qu’il avaient un an de plus que les autres enfants de l’équipe. Petit Écureuil séchait volontairement ses tâches par protestation.

 

— J’attendais Éclat Écarlate. 

— T’es qu’un égoïste, s’exclama Pong.

— Et ne fais pas trop le malin, poursuivit Ping. Ta sœur est pas là et ton taureau peut pas monter dans les étages. Lui.

 

Petit Écureuil serra les poings. C’était une des raisons pour lesquelles il préférait être dehors. Dans les étages, il était seul, alors que la plupart des enfants avaient un petit animal comme premier Compagnon.

 

— Truffe Humide est un bison.

 

Pong haussa les épaules alors que son raton-laveur se glissait entre ses jambes pour venir bousculer Petit Écureuil.

 

— Tu t’arrangeras avec Douce Pluie. Elle a fait ta part de travail, et elle était pas ravie.

 

Les jumeaux tournèrent les talons avec une synchronicité presque surnaturelle, le laissant les bras ballants au milieu du couloir. Un peu plus âgée que lui, Douce Pluie était une de ses rares amies, et Ping-Pong essayait souvent de la monter contre lui. Le garçon se rendit dans la salle de jeux en traînant les pieds. Douce Pluie était en train de jouer au baby-foot avec d’autres filles de son âge.

 

— Salut…

 

Petit Écureuil se mordait l’intérieur des joues en attendant de voir comment son amie l’accueillerait. Cette dernière avait un petit moineau posé sur le dessus de sa tête. Ce dernier vola jusqu’à lui et lui picora gentiment le dessus du crâne. Douce Pluie lui adressa un rapide sourire. Elle se contenterait de cette petite réprimande pour cette fois encore…

 

***

 

— Tu devrais jouer le jeu, conseilla Douce Pluie. Tu ne peux pas profiter de tous les avantages de notre groupe et ne pas participer à sa cohésion, à sa force. 

— Je ne suis pas un esclave.

 

Dans une ville voisine, à quelques jours de marche, vivait le Roi Noir. Ce dernier organisait régulièrement des rafles pour récupérer les enfants les plus jeunes et en faire ses esclaves. 

 

— Ne dis pas de bêtise. On ne te demande pas de te tuer à la tâche en échange de rien. On te demande de laver ton linge, ta vaisselle. De récolter la nourriture que tu consommes. D’entretenir les pièces où tu vis.

 

Petit Écureuil fit une moue contrariée. Allongés tous les deux sur le toit de l’immeuble, ils contemplaient les étoiles. Un hurlement aigu attira leur attention. Plus bas, aux abords de la palissade, une Créature rôdait. Elle leva la tête vers eux ; le garçon sentit un frisson glacé le parcourir.

 

— Parfois, j’ai l’impression qu’ils essaient de nous dire quelque chose, murmura Douce Pluie. C’est comme s’ils étaient fous de chagrin. Tu en as déjà vu un de tout près ?

 

Il secoua la tête.

 

— Moi oui. Une fois, on était sorti avec Flèche Filante. On est pas revenues assez vite. Elle a réussi à le tuer. Et tu sais quoi ? 

 

Petit Écureuil retint sa respiration.

 

— Ils nous ressemblent… souffla-t-elle. 

 

Un long silence s’installa. La Créature passa son chemin, ses hurlements se perdant dans la nuit. Le garçon observa de nouveau le ciel en soupirant. 

 

— Et un Esprit, tu en as déjà vu un ?

 

Ce fut au tour de Douce Pluie de répondre par la négative.

 

— Je ne suis pas assez vieille. Le mois prochain, je pourrai aller les rencontrer ! Et peut-être que je deviendrai une Gardienne ! J’aurai un nouvel animal, un plus gros, plus fort. Peut-être comme Truffe Humide !

 

Tout en parlant, elle caressa les plumes de son petit oiseau, endormi contre sa poitrine. 

 

— J’ai hâte, moi aussi…

 

La fille lui tapota le bras gentiment.

 

— Patience ! Et en attendant, montre aux Esprits que tu serais digne de devenir un Gardien toi aussi ! Participe aux tâches ! Sois responsable !

 

Petit Écureuil croisa les bras sur sa poitrine d’un air boudeur. Il n’avait pas envie d’attendre. 

 

***

 

Le groupe d’Éclat Écarlate revint le lendemain… sans elle. Petit Écureuil fendit la petite foule assemblée pour les accueillir et se jeta sur Éclair Habile, désormais en charge de la mission. Il tambourina sa poitrine de ses petits poings. 

 

— Qu’est-ce qui s’est passé ? Où elle est ? 

— Elle a disparu… souffla le jeune homme. 

 

Des murmures s’élevèrent. Elle était encore trop jeune, la Disparition intervenait rarement aussi tôt.

 

— Menteur ! Menteur ! s’exclama Petit Écureuil. Tu l’aimais pas ! Qu’est-ce que tu lui as fait ? !

 

Flèche Filante passa un bras autour de ses épaules pour le tirer en arrière. Elle assura sa prise avec fermeté alors qu’il commençait à se débattre. Éclair Habile ne lui prêta plus aucune attention ; il se tourna vers Vise Juste, l’un des chefs. 

 

— Tout était calme. Elle a disparu alors qu’elle montait la garde. Une Créature nous a aussitôt attaqués. Il n’y a eu que des blessures légères. 

— Quand ? demanda Vise Juste.

— Cette nuit. 

 

Le regard embué de larmes, Petit Écureuil sentit qu’on le tirait en arrière. Le petit moineau de Douce Pluie se posa sur sa main. Il se laissa faire.

 

***

 

Plusieurs heures s’étaient écoulées et le jour déclinait de nouveau. Petit Écureuil se trouvait à l’extérieur, perché sur Truffe Humide. Il fixait l’horizon. Debout à ses côtés se trouvait Douce Pluie. Cette dernière avait tenu à l’accompagner.

 

— Quelqu’un a déjà pensé à demander aux Esprits ce qui nous arrivait, après la Disparition ?

 

La fille haussa une épaule. 

 

— Je leur demanderai le mois prochain pour toi. Je leur demanderai où est passée Éclat Écarlate. 

 

Le garçon songea un instant à se faufiler lui-même par la porte qui menait à la salle des Esprits pour les interroger lui-même. Il lui fallait échafauder un plan minutieux qui demanderait quelques jours de préparation. En attendant, il surveillait l’horizon dans l’espoir d’apercevoir sa sœur…

 

— Rentrons. La nuit va venir, décida Douce Pluie en lui tapotant la jambe. 

 

Truffe Humide posa les deux genoux à terre pour lui permettre de monter sur son dos, et il amorça un demi-tour sans attendre les consignes du garçon. Ce dernier avait le regard toujours fixé sur l’horizon.

 

— Attend !

 

Il pointa soudain son doigt vers le lointain. Douce Pluie plissa les yeux et distingua à son tour le petit oiseau qui se dirigeait vers eux. Aussi petit que son moineau, ce dernier avait une tâche rouge sous le bec.

 

— Un… rouge-gorge ? devina-t-elle en fouillant dans sa mémoire. À qui est-il ?

 

Les deux enfants regardèrent tout autour, en vain.

 

— À personne, je crois, dit finalement Petit Écureuil. … à moi, en fait, je crois…

 

Le petit oiseau venait de se percher sur sa tête, et refusait d’en décoller. 

 

— Mais tu as déjà Truffe Humide !

 

À seulement huit ans, aucun enfant ne possédait deux animaux. Le rouge-gorge s’envola, dessina un large oval dans les airs, partit vers le nord sur plusieurs mètres et revint sur sa tête. Il répéta son manège trois fois.

 

— Ou alors, il veut nous amener là où se trouve son enfant… suggéra Petit Écureuil.

 

Douce Pluie jeta un regard vers l’horizon, puis vers leur refuge.

 

— On va à peine avoir le temps de rentrer avec la nuit. On n’a pas le temps. On ira voir demain.

— C’est peut-être tout près, décida le garçon.

 

Contre l’avis de son ami, il talonna son bison, qui entreprit alors de suivre l’oiseau. Très vite, il fut évident que ce dernier les faisait tourner en rond, en les éloignant progressivement de chez eux. 

 

— Ça suffit ! protesta la jeune fille. Rentrons maintenant, les autres vont…

 

Au même moment, une explosion retentit dans le ciel, suivie de deux autres. Petit Écureuil et Douce Pluie fixèrent les traînées de fumées laissées par les trois fusées de détresse qui venaient d’être tirées depuis leur refuge.

 

— Tires-en une quatrième, murmura Douce Pluie. Tires-en une quatrième…

 

Quatre fusées : un adulte a été retrouvé. Trois fusées : fuyez, le refuge est tombé. Truffe Humide prit tout seul l’initiative de s’éloigner en suivant le rouge-gorge. Ce dernier les mena jusqu’à une vieille maison de campagne dont la toiture avait à moitié été arrachée par les vents. Les enfants trouvèrent juste à temps le moyen de se réfugier au grenier et de se calfeutrer. Dehors, les premiers hurlements se faisaient entendre. 

 

***

 

Petit Écureuil et Douce Pluie n’avaient pas fermé l’œil de la nuit. Au petit matin, ils avaient vu une fumée noirâtre s’élever au loin.

 

— Vise Juste disait toujours qu’il mettrait le feu au refuge plutôt que de l’abandonner aux Créatures, avait chuchoté Douce Pluie. Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? Tu crois qu’il y a des survivants ?

 

Ils étaient allés vérifier : il n’y en avait pas. Douce Pluie était restée dans la tour de guet pendant que Petit Écureuil faisait le tour du bâtiment. Tout le monde était là. Les corps sans vie semblaient juste endormis. C’était cela le plus étrange, avec les Créatures : elles dévoraient l’esprit et laissaient le corps intact. Les visages étaient paisibles, bien que pâles. Petit Écureuil remplit deux sacs de provision et retourna auprès de son amie. Il secoua la tête.

 

— Allons-y, dit-il simplement.

 

Les deux enfants s’éloignèrent rapidement sur le dos de Truffe Humide.

 

— Où allons-nous ? demanda Douce Pluie après quelques heures. On va vraiment continuer à suivre ton Rouge-Gorge ?

— Il nous a sauvé la vie, en nous tenant à l’écart hier soir, remarqua Petit Écureuil. On peut lui faire confiance. Et regarde : on va vers l’ouest. Tu sais ce qu’il y a à l’ouest ?

— La demeure des Esprits… C’est ce que Vise Juste disait. Je ne l’ai jamais cru. C’était une belle histoire pour les plus petits non ?

— Qui sait ?

 

Petit Écureuil haussa les épaules pour cacher sa vexation : il avait toujours cru à cette histoire, lui. 

 

— À l’ouest, il y a le Roi Noir aussi, dit Douce Pluie après une courte pause. Et si c’était son oiseau ?

— On va éviter la ville. Je lui fais confiance. Et Truffe Humide aussi. Et puis, Plume aussi, ajouta-t-il en pointant le moineau de la fille. C’est suffisant, non ? Moi j’ai envie d’aller trouver la demeure des Esprits. Je veux leur demander ce qu’il se passe après la Disparition. 

 

Douce Pluie soupira, mais n’insista pas plus.

 

***

 

Au soir du troisième jour, ils aperçurent au loin la silhouette d’une nouvelle ville, plus haute, plus grande que celle où se trouvait leur refuge. Ils s’abritèrent dans une maison située en bordure, dans un ancien quartier résidentiel, et se cloisonnèrent à l’étage. À la lueur d’une bougie, ils regardèrent les livres et les encyclopédies trouvées sur une étagère. 

 

— Moi, je demanderai aux Esprits où sont passés les adultes, déclara soudain Douce Pluie. Tu te souviens pas de tes parents toi ? Moi oui, un peu. Puisqu’on va pouvoir interroger les Esprits, je veux savoir où ils sont.

— Peut-être qu’on se retrouve tous au même endroit après la Disparition ? suggéra Petit Écureuil.

— Ça serait chouette… concéda-t-elle. Un endroit trop chouette où on mérite d’aller pour avoir survécu assez longtemps ?

— Peut-être… 

 

Le rouge-gorge piailla. L’idée ne semblait pas lui plaire. Dans le jardin, Truffe Humide s’ébroua bruyamment. Les deux enfants se raidirent. L’oreille tendue à l’extrême, ils essayèrent de capter les bruits extérieurs. Les animaux ne craignaient pas les Créatures, et le bison ne risquait rien… Ils pouvaient donc rester silencieux quelques temps, au cas où. 

 

— Et si ce sont pas des Créatures ? chuchota Petit Écureuil. S’ils font du mal à Truffe Humide ?

— Personne ne blesse les animaux. Personne. Reste ici.

 

Le garçon n’écouta pas. Il se glissa près de la fenêtre et regarda en bas. Trois Créatures se tenaient là, près de Truffe Humide. Pourtant, ils ne s’intéressaient pas au bison : ils regardaient le garçon droit dans les yeux. Douce Pluie le tira violemment en arrière.

 

— C’est malin ! s’exclama-t-elle à voix basse.

 

Petit Écureuil se débattit et retourna voir. Plus rien. La porte d’entrée grinça, puis l’escalier. Petit Écureuil et Douce Pluie se regardèrent avec effroi. 

 

— La fenêtre ! On peut peut-être monter sur le toit ! Vite ! ordonna Douce Pluie.

 

Le garçon ne se fit pas prier. Il ouvrit en grand les rideaux, repoussa la fenêtre et regarda tout autour. La gouttière se trouvait trop loin. En bas, un épais buisson pouvait amortir leur chute, mais d’autres Créatures leur préparaient un bel accueil. Un violent coup fit trembler la porte de la chambre et l’armoire qu’ils avaient utilisée pour la bloquer.

 

— Truffe Humide ! cria Petit Écureuil de désespoir.

 

Le bison ne se fit pas prier : il fonça sur les Créatures. Un coup de corne par-ci, une ruade par-là, il dégagea la voie. Les deux oiseaux s’en donnèrent à cœur joie également. Les deux enfants sautèrent alors que la porte de la chambre volait en éclat. 

 

— Vite ! 

 

Ils coururent comme des dératés à travers les rues de la ville. Le bruit d’une cavalcade dans leur dos leur indiqua que Truffe Humide les rejoignait. Ils montèrent sur son dos à la hâte. Un signal lumineux attira leur attention plus loin, à la fenêtre d’un immeuble.

 

— Par ici ! s’exclama Douce Pluie en la pointant du doigt.

— Et si c’est un piège ?

— On avisera !

 

La nuit était le domaine des Créatures. Elles jaillissaient de toutes parts, glissaient dans les ombres, bondissaient à chaque angle. Quand le bison arriva au pied de l’immeuble, il se tourna, près à en découdre une nouvelle fois en attendant que les enfants se mettent à l’abri. Il attendit que ces derniers descendent. Seul Petit Écureuil glissa de son dos pour se faufiler par la porte que quelqu’un venait d’entrouvrir. 

 

***

 

L’immeuble appartenait au Roi Noir. Petit Écureuil fut reçu dans sa sale d’audience, après qu’un conseiller ait décidé de le réveiller au milieu de la nuit. Quand le monarque s’installa enfin sur son trône pour lui faire face, Petit Écureuil écarquilla les yeux de surprise : il était à peine plus âgé que lui. Un coup d’oeil aux autres enfants présents dans la salle lui indiqua qu’ils étaient tous de son âge, à un ou deux ans près. 

 

— Que viens-tu faire par ici ? Pourquoi étais-tu dehors à cette heure ? Où est l’adulte qui t’accompagnait ? 

— Aucun adulte ne m’accompagnait. Où sont les grands ? Ils surveillent les alentours ? Ils sont en mission ? 

 

Le Roi Noir fronça les sourcils. D’une main, il carrés sa la fourrure ambrée d’un énorme chat assis à ses côtés. Des chuchotements s’élevèrent ; il les fit taire d’un regard. 

 

— Il y avait une adulte avec toi, mes espions me l’ont dit. Une femme, avec un moineau. 

— Douce Nuit n’est pas une adulte ! Elle avait à peine douze ans ! 

— Un adulte, c’est quelqu’un qui est assez vieux pour disparaître, déclara le Roi Noir. 

— À quinze ans alors, mais pas à douze ! protesta Petit Écureuil. 

— Ici, personne ne disparaît après onze ans. Où est-elle alors, si elle n’a pas disparu en venant ici ? 

— Elle a disparu… avoua Petit Écureuil. 

 

Son rouge-gorge vint se blottir dans le creux de son cou pour le réconforter. Le garçon songea qu’il faudrait bientôt lui trouver un nom. 

 

— Tu as deux animaux, constata le Roi Noir. 

 

Petit Écureuil ne répondit pas, mais il posa instinctivement une main sur son oiseau. Il entendit quelque chuchotement au sujet d’une prophétie. Encore une fois, le Roi Noir imposa le silence. 

 

— Personne ne doit passer cette frontière. Nous la surveillons à la demande des Esprits. Au-delà, on s’approche bien trop de leur demeure et ils refusent que quiconque puisse le faire, sauf une personne, un jour. Un enfant avec deux animaux. 

— Beaucoup d’enfants ont deux animaux. 

 

Le Roi Noir secoua la tête. 

 

— Pas ici. 

 

Petit Écureuil commençait à comprendre quelques petites choses. 

 

— Où allais-tu ? 

— Je voulais aller demander aux Esprits ce qu’il se passe après la disparition. 

 

Un sourire victorieux étira les lèvres du monarque. 

 

— Tu vois ? Tu es celui dont les Esprits parlaient. Tu peux passer. Tu pourras partir demain à l’aube. 

Petit Écureuil ne posa aucune des questions qui lui brûlaient les lèvres. Maintenant que Douce Pluie avait elle aussi disparu, tout ce qui comptait, c’était de trouver la demeure des Esprits. 

 

***

 

Un enfant le réveilla à l’aube. On lui confia deux sacs de provisions, que le Roi Noir installa lui-même sur le dos de Truffe Humide. Petit Écureuil prit la route sans se retourner, et, le soir venu, il se réfugia à son habitude dans le grenier d’une maison délabrée. Seul, il se sentait beaucoup moins serein. Alors qu’il allait enfin s’endormir, un hurlement déchira la nuit. Une Créature approchait, il le devina aux grattements sur le bitume. Cette fois-ci, il ne bougea pas un seul cheveu. Les hurlements de la Créature semblèrent se muer en longs sanglots et une idée folle lui traversa l’esprit. Petit Écureuil la rejeta et s’enfouit sous sa couverture, se laissant glisser dans un sommeil agité. 

 

***

 

Le lendemain, en fin de matinée, il aperçut au loin un étrange bâtiment, qui ressemblait à un gigantesque roc en forme de gratte-ciel, planté à la vertical dans le sol. Ce dernier scintillait au soleil et deux arcs-en-ciels se dessinaient au-dessus. 

 

— Truffe Humide… Ce serait déjà la demeure des Esprits ? On était aussi près ? 

 

Le bison lui répondit par un cri bref. Il s’arrêta et gratta le sol nerveusement. Sur son épaule, son rouge-gorge se mit à pinailler, comme s’il était soudain inquiet. 

 

— Ce n’est pas le moment de faire marche arrière. 

 

Le garçon talonna le bison, qui reprit sa marche lente et puissante. L’immense rocher ne cessait de grandir. L’air semblait s’éclaircir. Dans les ombres projetées par le soleil se cachaient de très nombreuses Créatures, et Truffe Humide veillait à rester dans la lumière. Désormais, Petit Écureuil comprenait ce que Douce Pluie avait dit : il les entendait pleurer lui aussi. 

 

Alors qu’ils étaient presque arrivés au pied du rocher, trois renards vinrent à leur rencontre et s’assirent au milieu du passage. 

 

— Tu n’iras pas plus loin. 

— C’est dangereux. 

— Tu disparaîtrais ou tu serais dévoré. 

 

Petit Écureuil observa le rocher de plus près. Il avait déjà discerné depuis longtemps les dizaines de petits trous creusés çà et là, comme autant de fenêtres par lesquelles des Créatures tendaient leurs bras décharnés vers lui. 

 

— Ce n’est pas la demeure des Esprits ? demanda-t-il, perdu. 

— Si. 

— C’est compliqué. 

— Non. 

 

Petit Écureuil haussa les sourcils, sans comprendre. Il songea un instant à forcer le passage. 

 

— Ce sont des Esprits d’ailleurs. Ils ont amené du ciel la disparition. 

— Ce ne sont pas eux qui s’adressent à vous, qui vous envoient vos animaux protecteurs. 

— Ils veulent que le monde disparaisse. 

 

Les renards avaient le regard calme, sage. Ils ne montraient aucun signe d’impatience face à Petit Écureuil, qui hésitait encore à les croire. 

 

— Et vous êtes qui, vous ? 

— Les Esprits d’ici. Nous avons été pris par surprise.

— Nous n’avons pu empêcher la disparition. 

— Nous l’avons changée. 

 

Petit Écureuil finit par s’agace. 

 

— Expliquez-vous clairement bon sang ! Et la prophétie du Roi Noir alors ? Et qu’est-ce que ça veut dire, changer la disparition ? 

 

L’un des renards prit une longue inspiration. 

 

— Nous ne pouvons partir d’ici. Nous contenons la puissance des Esprits d’ailleurs. Mais nous avions besoin de passer un message aux survivants. Il faut détruire ce rocher. Il faut les détruire. Alors, la disparition cessera. 

— Nous avions besoin d’un message. Un enfant assez fort pour arriver jusqu’ici sans disparaître. 

— Acceptes-tu de prévenir le monde ?

— Comment je vais faire ? Le monde est immense, les survivants se cachent, les Créatures sont partout ! 

 

Petit Écureuil se sentait prêt à accepter la mission des Esprits d’ici, mais il ne s’en sentait pas capable. 

 

— Si tu acceptes, tu découvriras ce qu’il se passe après la disparition. 

 

Cela suffit à le décider. Il hocha la tête. La gueule des renards s’étira en un étrange sourire, dévoilant des dents tranchantes et luisantes. Petit Écureuil sentit un picotement lui parcourir tout le corps. Ses mains disparurent, puis ses bras, ses jambes, son corps. 

 

***

 

Quand il rouvrit les yeux, il se trouvait encore devant les trois renards. 

 

— Te voilà disparu. 

— Te voilà de retour. 

— Va accomplir ta mission. 

 

Petit Écureuil cligna plusieurs fois des yeux. Il étendit de larges ailes flamboyantes de chaque côté de son corps. Derrière lui, Truffe Humide rit. 

 

— Et ben ça alors ! s’exclama-t-il. 

 

Le rouge-gorge se posa devant Petit Écureuil. 

 

— Bienvenue parmi nous, petit frère. 

 

Les trois renards ne s’attardèrent pas. Ils retournèrent dans le rocher. L’éclat de ce dernier s’amoindrit quelque peu, mais l’air était toujours aussi clair, presque aveuglant. Petit Écureuil secoua la tête, se balança d’une patte sur l’autre. Le petit garçon avait disparu. Il était un oiseau, immense, rouge, qui ne mourrait jamais. D’un puissant battement d’aile, il s’envola. Il avait un message à transmettre.