Semaine 27 : Brume

King and lionheart

La forêt. C’était d’elle que la Brume avait surgi une nuit pour attaquer l’humanité. Toutes les habitations situées en bordure avaient été frappées d’un mal étrange. Des survivants, toujours de jeunes enfants, racontèrent comment un filet de fumée venu des bois s’était glissé par les interstices pour aller s’enrouler autour des personnes présentes, endormies ou non, les laissant morte, tout simplement. Sans violence, sans lutte, sans trace.

 

Après deux nuits, le mouvement de panique fut presque incontrôlable. Plus personne ne voulait vivre à la campagne. Les villes furent prises d’assaut alors que la Brume s’éveillait chaque nuit, quittant les forêts, les bois, les bosquets, pour se répandre toujours plus loin, comme les multiples cheveux mortels d’une Nature en colère.

 

La réponse de l’Homme ne s’était pas faite attendre : des forêts entières furent brûlées, rasées, détruites. Pas toutes. C’était un message.  « Nous sommes devenus plus forts que toi, ne nous attaque pas ». Une sorte de statu quo s’était instauré. La brume n’entrait pas dans la ville, les Hommes n’entraient pas dans les bois… la nuit.

 

Aujourd’hui, la forêt a peur de la ville. Chaque Maire, chaque responsable politique veille à maintenir une pression constante pour le bien-être de ses citoyens.

 

***

Thomas a grandi dans la peur de la nature. Il ne mange que des fruits et légumes surgelés, si possible déjà réduits en purée. Il n’a aucune plante verte chez lui. Il refuse les invitations des amis qui en ont, malgré le risque encouru. Il travaille dans une entreprise chargée de tenir la Nature en respect. Il ne sort pas la nuit, sauf en hiver, quand il n’a pas le choix, et alors il ne s’attarde pas. 

 

Ce soir-là, il rentre chez lui d’un pas vif. Il a quitté le travail à cinq heures seulement, et pourtant, l’obscurité tombe déjà. De son bureau, il avait distingué au loin une épaisse brume qui s’élevait déjà. En dehors de la ville, la nuit serait froide, mortelle.

 

D’ordinaire, Thomas quitte le travail plus tôt, évitant ainsi les embouteillages, les insultes, les incivilités et les enfants, qui crient, sautent, hurlent à la sortie des écoles et des collèges. 

 

Un rire résonne dans son dos alors qu’il s’engage dans la petite ruelle où se trouve son appartement. Deux fillettes le suivaient. Elles poursuivent leur chemin. Thomas hausse une épaule et fouille dans ses poches à la recherche d’un trousseau de clé. Un frisson glacial se faufile entre ses lèvres entrouvertes. Il s’écroule.

 

***

Assis à son bureau, André se passe une main dans les cheveux en poussant un long soupir fatigué. Il vient de passer quelques heures à passer des coups de fil, à proposer des pots-de-vin ou à faire du chantage pour obtenir des informations encore inédites sur le meurtre de Thomas Leprêtre, qui a eu lieu la veille au soir. Les circonstances sont étranges. Aucune trace de lutte, aucune marque. Il aurait aussi bien pu être simplement mort de froid : son corps n’a été retrouvé qu’au petit matin. Seul problème : il avait le poing crispé sur les clés de son appartement. Il pouvait se mettre à l’abri.

 

Même si cela semble impossible, André ne peut s’empêcher de penser à un coup de la forêt. Depuis la mort de ses grands-parents lors de la Première Nuit, il n’a eu de cesse de militer pour qu’on établisse un périmètre de sécurité autour des villes. Il avait veillé à ce qu’on instaure des rappels incessants, pour que la Nature craigne les Hommes. Il avait rédigé des articles assassins chaque fois que quelqu’un tentait de ramener les gens à la raison, de prendre la défense des forêts.

 

Ce soir-là, il décide de rédiger un nouvel article. On lui a demandé de ne pas ébruiter ses doutes, mais il est hors de question qu’il ne joue pas les donneurs d’alerte. Si la brume est arrivé en ville, les citoyens doivent le savoir et les politiques doivent réagir, frapper un grand coup.

 

De petits bruits de pas résonnent dans le couloir. Un frisson lui parcourt l’échine. Il s’écroule.

 

***

Catherine est reine de beauté, influenceuse, militante. Elle a lutté pour que les entreprises puissent continuer à vendre encore et toujours des produits plus polluants les uns que les autres, pour l’Homme, un peu, pour la Nature, trop. Elle est fière d’elle.

 

Elle n’a rien contre la brume. Rien de personnel : sa famille a toujours été purement citadine et tout le monde a survécu jusque là. En revanche, elle ne veut pas avoir à changer de vie. Elle ne veut pas faire d’efforts, elle veut conserver son quotidien tel qu’il est et tant pis pour le reste de l’existence.

 

Noël approche, d’ailleurs, et ce soir-là elle marche d’un pas vif dans les rues du centre ville. Elle a une vidéo à produire pour des idées cadeaux bon marché, et une autre pour les produits de luxe. Elle a décidé de ne pas céder à la paranoïa ambiante, mais elle est accompagnée de deux amis costauds qui ne la lâchent pas d’une semelle. 

 

Au détour d’une rue, un enfant la bouscule. Elle l’insulte. Il se retourne pour la fusiller du regard. Alors que Catherine s’apprête à lui exprimer de façon plus développée sa façon de passer, un courant d’air frais soulève ses cheveux. Elle s’écroule.

 

***

Coline a dix ans. Elle est assez grande pour comprendre que le monde ne file pas droit. Son père est le directeur d’une entreprise responsable d’une partie de la déforestation des bois voisins. Pour elle, donc, il fait partie de ceux qui ont provoqué la Nature, qui l’ont poussée à créer cette brume mortelle. Elle a commencé à en débattre avec lui. Il ne veut rien entendre, évidemment.

 

Ce soir-là, ils se sont fâchés. Elle a une fois de plus essayé de discuter avec lui, à la sortie des classes, et son père l’a prise de haut. Cela fait quelques minutes qu’ils sont plongés dans le silence, alors qu’il traverse un ancien parc. La pelouse a été détruire au désherbant, les arbres ont été coupé à ras. Le paysage est désolant.

 

Coline essaie de nouveau de parler. Son père la menace de sévir si elle continue à vouloir parler de choses auxquelles elle ne comprend rien. Les adultes sont plus vieux, par définition, ils savent mieux. D’un geste rageur, Coline donne un coup de pied dans un caillou, qui va voler aux pieds d’un jeune garçon assis seul sur un banc.

 

Ce dernier lui envoie un sourire étrange. Elle répond, sans trop savoir si elle est censée le faire ou non. À côté d’elle, son père s’écroule. 

 

Le garçon saute de son banc et s’approche alors que Coline se laisse tomber par terre. Elle secoue son père, mais déjà, il ne respire plus. Il est pâle comme un mort. Et mort, il l’est, assurément. Le garçon pose une main sur son épaule. La jeune fille lève les yeux vers lui. Elle n’arrive pas à pleurer la mort de son père. Une partie d’elle songe que peut-être le nouveau PDG de son entreprise fera moins de dégâts. Et puis, la main du garçon sur son épaule est chaude et rassurante. Il a les yeux d’un vert profond. Le vent joue dans ses cheveux.

 

À la lueur des réverbères, Coline le voit sortir quelque chose de la poche de son manteau de laine. Ce dernier est élimé en divers endroits. Son pantalon est couvert de terre. Coline respire profondément. Il dépose une petite bouteille en verre dans sa main. Le vent souffle, et la fille perçoit son odeur. Elle lui rappelle quelque chose d’enfoui en elle, de mystérieux, de profond, de puissant. De sauvage. L’odeur que la pluie laisse en forêt après l’orage. 

 

— Une seule règle, dit le garçon.

— Laquelle ?

— Pas les jeunes enfants. Seulement les adultes.

 

Dans la bouteille, un lambeau de brume danse.