Semaine 29 : Pris au piège

janvier 25, 2020 6 minutes

Semaine 29 : Pris au piège

janvier 25, 2020 6 minutes
King and lionheart (2)
— Attends ! Mais… attends-moi !
— J’t’avais dit que si tu voulais venir, fallait pas me retarder !

Noala se retourna en fulminant, en colère après son petit frère qui lui collait aux basques. Pour une fois que leurs parents étaient absents et qu’elle avait eu le champ libre, il avait fallu que ce pot de colle décide de la suivre. Elle n’avait pas vraiment eu le choix : il avait menacé de la dénoncer à Keyle, la fille de la ferme voisine qui était venue les surveiller pour l’occasion.
 
— Mais t’as des plus grandes jambes, c’est pas juste !
— C’qu’est pas juste, c’est de devoir te supporter ! Rentre, si t’arrives pas à suivre !
 
D’un air buté, Zahyr escalada l’imposante souche qui lui barrait le chemin et se laissa glisser par terre, atterrissant sur ses deux pieds en poussant une petite exclamation réjouie.
 
— Tu vois que je peux suivre !
 
Un profond soupir s’échappa des lèvres de Noala alors qu’elle levait les yeux au ciel. Elle s’apprêtait à le rabrouer une fois de plus quand un claquement sec les fit sursauter tous les deux. Noala connaissait bien ce bruit : c’était l’une des cages à mâchoires d’acier que ses parents avaient installées un peu partout pour essayer d’attraper le farfade qui s’en prenait aux troupeaux. Un frisson la parcourut toute entière : elle aurait aussi bien pu marcher dedans, ou Zahyr. De petits couinements, des pleurs, presque, leur parvinrent.
 
— Oh non ! s’exclama-t-elle. Il a dû attraper un bébé !
 
Elle se précipita dans les fourrés, essayant de faire attention où elle posait les pieds, pour aller libérer la malheureuse créature. Elle poussa un hurlement d’horreur et bondit en arrière juste à temps. Les fesses par terre, elle attrapa Zahyr par le bras pour l’empêcher d’avancer. Elle ne comprenait pas d’où avaient pu venir les couinements : la créature qui essayait de se jeter sur eux poussait de dangereux grognements alors que ses yeux luisaient d’une lueur rouge menaçante. Les deux mâchoires d’acier s’étaient refermées dans le vide, mais la cage retenait bel et bien le farfade prisonnier. Noala prit une profonde inspiration. La cage n’allait pas tenir longtemps, ils devaient agir, et vite. Il était hors de question que la créature parvienne à s’enfuir. Cela faisait des semaines maintenant qu’elle rendait les troupeaux malades pour pouvoir s’en nourrir, et leurs parents allaient bientôt se retrouver sur la paille, alors que la saison froide approchait.
 
— Zahyr. Écoute-moi bien attentivement. Tu vas ouvrir la cage, et moi je vais l’attraper dans mon sac. On ira le jeter dans une rivière pour qu’il se noie.
— T’es complètement folle ? !
— T’as raison. Il pourrait empoisonner la rivière. On tapera sur le sac jusqu’à ce qu’il ne bouge plus, dans ce cas.
— On peut pas ouvrir la cage. On doit aller prévenir papa et maman, c’est trop dangereux.
 
Noala se tourna et posa ses deux mains sur ses épaules.
 
— On a pas le temps d’aller chercher papa et maman. Il va finir par casser la cage et s’il se libère, on arrivera plus jamais à le rattraper. Jamais. Il se méfiera trop. C’est maintenant ou jamais. Tu as juste besoin d’ouvrir la cage.
 
Le garçon la fixa un moment avant de lentement hocher la tête. Parfait. Elle se releva et prépara son sac à dos, le vidant des quelques goûters qu’elle transportait toujours avec elle. Quand Zahyr s’approcha de quelques pas, le farfade sembla doubler de taille. Les volutes de fumée pourpres et rouges qui entouraient son corps s’échappèrent, dépassèrent de la cage et firent mine d’aller les saisir au cou. Noala mit son bras en barrage pour se protéger et, quand elle se rendit compte qu’elle ne sentait rien, rouvrit les yeux. Elle pouvait bien voir la fumée s’enrouler autour de son bras, mais elle ne sentait rien. Plus loin, Zahyr sembla faire la même constatation : il s’approcha jusqu’à la cage.
 
— Prête ?
— Prête !
 
Zahyr ouvrit la cage ; Noala ouvrit son sac en grand et ferma les yeux, attendant le choc. Elle était prête à lutter contre la créature… Mais il ne se passa rien. Le farfade continuait de tempêter, de gronder, de se cogner dans les barreaux de la cage, d’étendre ses tentacules de fumée, mais il ne sortit pas. La jeune fille rouvrit un œil, puis les deux, puis baissa finalement son sac.
 
— Pourquoi il sort pas ? s’étonna son frère en se penchant pour le regarder de plus près.
 
Elle haussa les épaules.
 
— Il doit être coincé dedans d’une façon ou d’une autre. On va pousser la cage. La falaise n’est pas loin. On va le pousser dans le vide.
 
Elle referma la porte et fit signe à Zahyr de se placer de l’autre côté. Ils attrapèrent chacun une poignée — la cage n’était heureusement pas trop volumineuse — et se mirent en chemin. La virulence du farfade diminua peu à peu et il devint plus petit, plus calme.
 
— Oh ! s’exclama le garçon en s’arrêtant net.
— Mais quoi, encore ?
 
Zahyr tourna la tête vers elle, l’air perdu.
 
— Tu as vu, toi aussi ?
— Vu quoi ? Il y en a un autre ?
— Non, je…
 
Il ne termina pas sa phrase, mais se baissa pour poser doucement son côté de la cage. Noala fronça les sourcils, à bout de patience.
 
— Bon sang, Zahyr, mais qu’est-ce que tu fais ?
— On ne peut pas faire ça. Il n’a rien fait.
— Rien fait ? Il s’en est pris au troupeau de papa et maman ! Il rend les bêtes malades ! D’ailleurs, on devrait vite s’en débarrasser si on ne veut pas tomber malade à notre tour !
 
Elle essaya de soulever la cage toute seule, mais Zahyr s’appuya dessus de tout son poids, l’obligeant à la poser.
 
— C’était pas lui. Lui, il a juste mangé les animaux, mais ils étaient déjà morts.
— Mais… qu’est-ce que tu…
 
Une succession d’images s’imposa dans son esprit, la coupant un instant de la réalité. Le farfade s’approchait d’un animal déjà mort pour en manger les restes. C’était un charognard, rien de plus.
 
— On va le libérer, décida Zahyr.
— Maman et papa vont nous tuer, rétorqua-t-elle sans pour autant chercher à l’empêcher.
— Non, ils vont pas nous tuer. Il m’a dit pourquoi les animaux mourraient.
— Il t’a dit… ?
 
Son frère sourit en haussant les épaules.
 
— D’accord, il m’a montré…
 
Noala l’aurait traité de fou si elle n’avait pas eu elle aussi des images dans son esprit. Elle en perçut de nouvelles, qui lui firent froid dans le dos. En effet, le farfade n’avait rien fait… Les animaux mourraient d’empoisonnement à cause des engrais utilisés. Quand il s’en était rendu compte, la drôle de créature avait arrêté de les manger, mais d’autres farfades avaient perdu la vie, empoisonnés à leur tour.
 
— On fait comment, pour le libérer ? Je n’arrive même pas à voir ce qui le retient !
— De la magie peut-être ?
— La cage est pas enchantée. Papa et maman n’avaient pas les moyens, tu sais bien.
 
La jeune fille se frotta le menton d’un air songeur. Elle allait suggérer de juste le laisser là, comme ça, qu’il se déciderait bien à sortir à un moment, quand Zahyr se baissa pour passer ses mains dans la cage. Il tripota un instant le mécanisme et, quand elle comprit ce qu’il cherchait à faire, elle se pencha pour l’aider. 

Ensemble, ils parvinrent à écarter les mâchoires sans pour autant réactiver le piège. Le farfade ne demanda pas son reste, il s’envola et disparut dans le ciel. Noala essaya de le suivre des yeux, mais un petit couinement attira son attention.

Une petite créature à la fourrure bleue et aux grands yeux noirs était allongée à côté de la page.
 
— Elle a la patte cassée, commenta Zahyr. On va la ramener à la maison et la soigner. On volera à manger pour elle le temps qu’elle se remette.
— Mais qu’est-ce que c’est ? C’était pris au piège aussi ?
 
Noala reçut quelques images, qui lui brouillèrent la vue pendant un court instant.
 
— C’est sa véritable apparence…
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