Semaine 5 : Pour la Déesse Mère

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À bout de souffle, Erwan s’arrête de courir. Appuyé contre le tronc d’un chêne immense, il essaie de calmer les battements de son cœur. Dans le silence nocturne, il a l’impression de n’entendre que ça. Au loin, les chiens aboient. Ils ont flairé son odeur, sans aucun doute. Désespéré, il reprend sa course pour sa survie. Il a peur. Il sent qu’il ne passera pas à la nuit. Un épais brouillard engourdit son esprit. Il essaie de rassembler ses esprits.

 

Il s’est réveillé quelques heures plus tôt dans les bois, allongé de tout son long sur un tapis de mousse. Il connait bien cet endroit : les druides viennent souvent y déposer des offrandes à la Déesse Mère. Comment s’est-il retrouvé là ? Il n’arrive pas à s’en souvenir.

 

Sa journée avait commencé tôt. Il avait été choisi par le Roi pour mener la cérémonie donnée en l’honneur de la Déesse Mère tous les treize ans. C’était un événement important pour le royaume et déterminant pour son avenir personnel en tant que druide. Âgé de quinze ans seulement, il était le plus jeune apprenti jamais choisi pour mener cette cérémonie,et ce malgré son épaisse chevelure noire qui trahissait ses origines barbares.

 

Au loin, il entend les cors des cavaliers. Le Roi doit être parmi eux. Ils chassent le cerf pour pouvoir offrir sa chair à la Déesse Mère. Quant à lui, il court dans la nuit, les chiens aux trousses. Parfois, ils sont si près qu’il sent leur haleine chaude sur ses cuisses. Alors, avec l’énergie du désespoir, il accélère encore.

 

Après avoir pris son premier repas de la journée avec les autres apprentis, il s’était rendu dans les écuries pour préparer la monture du roi. Cela faisait partie de ses attributions, en tant qu’ordonnateur de la cérémonie. Là-bas, l’un des apprentis avait répandu par accident la teinture fortifiante qu’il fallait donner aux chevaux pour qu’ils aient assez d’endurance pour la chasse nocturne. 

 

Cela lui faisait perdre un temps précieux. Sans se poser de question, il avait foncé jusqu’au laboratoire royal pour en préparer une nouvelle. Normalement, il fallait une autorisation spéciale de Kaelig, le chef de leur ordre et conseiller du roi. Erwan avait jugé que les circonstances exceptionnelles permettait de passer outre. De toute façon, Kaelig était censé être aux côtés du roi, qui recevait exceptionnellement des doléances en cette journée bénie par la Déesse Mère.

 

Une première flèche siffle. Elle passe si près de son visage qu’elle lui égratigne la joue. Erwan accélère encore. Ses muscles hurlent de douleur, ses poumons brûlent. Il ne sait plus où il est. Il a essayé de rejoindre la fortification mais les chiens l’ont rabattu dans une partie de la forêt qu’il ne connait pas. Le son des cors s’est rapproché. C’est peut-être sa chance. L’esprit encore engourdit, il essaie de les rejoindre.

 

Kaelig n’était pas auprès du roi : il était dans le laboratoire avec quelqu’un d’autre. Erwan s’était glissé derrière la porte, sans entrer. Il avait saisi au vol quelques mots qui avaient piqué sa curiosité. « Le roi ne doit jamais savoir ». Le garçon avait glissé un regard à l’intérieur. L’autre personne qui se trouvait là était un apprenti, le plus âgé de tous, Eliaz. Lent à apprendre, impulsif et caractériel, aucun druide n’appréciait vraiment de l’avoir comme étudiant, mais il était le favori de Kaelig.

 

— Je veux mener cette cérémonie. C’est moi que le roi aurait dû choisir ! Tu m’avais assuré que tu ferais tout pour que ce soit moi ! Je ne supporte plus Erwan, c’est un étranger, il n’a pas sa place parmi nous. Tu dois faire quelque chose !

 

Eliaz fulminait. Il n’essayait même pas de moduler sa voix. Ses poings serrés s’agitaient sous le nez du druide.

 

— Ne me parle pas sur ce ton, avait sèchement répondu Kaelig. C’est parce que tu es mon fils que tu es toujours apprenti malgré ton manque de talent. C’est déjà bien assez. Ne me manque plus jamais de respect.

 

Une flèche se plante dans sa cuisse. Erwan veut hurler. Le son qui sort de sa gorge est rauque. Il a soif, il a mal. Boitillant, il continue sa course. Bien-sûr, les chiens ne sont pas les seuls à le courser. Sa vue se brouille. Il distingue à peine les arbres. Il se prend les pieds dans des racines. Des branches fouettent son visage, mais il court toujours.

 

Erwan avait eu du mal à en croire ses oreilles. Les druides n’étaient pas autorisés à avoir d’enfant. Si on apprenait que Kaelig avait un fils et qu’il l’avait fait entrer dans l’ordre comme apprenti, ils seraient tous les deux sacrifiés sur l’autel de la Déesse Mère pour haute trahison. Le garçon s’était mordu l’intérieur des joues. Il devait s’éclipser rapidement, mais il avait également besoin de la teinture fortifiante.

 

Alors qu’il s’apprêtait à faire demi-tour, résigné à trouver une autre solution, Kaelig avait brusquement ouvert la porte. Le regard dur, il l’avait fixé sans rien dire.

 

— Melen a renversé la teinture fortifiante pour les cheveux royaux. Je viens en préparer une nouvelle pour que la chasse de ce soir soit un succès.

 

— Fort bien.

 

Kaelig s’était écarté pour le laisser entrer. Erwan avait senti une sueur froide couler le long de son dos. S’il refusait d’entrer, le druide devinerait qu’il avait entendu quelque chose. Quand il avait pénétré dans le laboratoire, Eliaz lui avait jeté un regard mauvais. Décidant d’en finir le plus vite possible, le garçon avait commencé à rassembler les ingrédients nécessaires.

 

— Tu vois Eliaz, avait dit Kaelig. Parfois, il suffit d’attendre que l’opportunité parfaite se présente.

 

Un frisson avait parcouru la nuque d’Erwan, trop tard. Un violent coup à la tête l’avait fait sombrer.

 

Naturellement, Kaelig n’a pris aucun risque : il s’est assuré qu’Erwan ne puisse pas révéler quoi que ce soit. Le garçon s’en veut. Sa curiosité l’a perdu, alors qu’il était promis à un si bel avenir. Il sait qu’il va mourir au fond des bois. Une deuxième flèche se plante dans sa nuque, à la base de son crâne. Il s’écroule.

 

***

 

La cérémonie en l’honneur de la Déesse Mère commence. C’est Eliaz, l’aîné des apprentis, qui la mène. Vêtu des habits rituels, il prépare la chair du cerf tué plus tôt par le roi. Ce dernier se tient en retrait, aux côtés de Kaelig.

 

— A-t-on retrouvé Erwan ? chuchote le roi.

— Non, mon roi. Le garçon a failli gâcher la cérémonie par sa maladresse. Je crains fort qu’il n’ait fui pour ne pas avoir à assumer la responsabilité de ses actes. Sans doute aura-t-il rejoint ses cousins barbares.

 

Le roi pousse un long soupir. Il appréciait vraiment le jeune garçon. L’air songeur, il change de sujet.

 

— La Déesse Mère sera ravie. Ce cerf était incroyable, je n’en avais jamais vu de tel.

— Oui, vos compagnons m’ont dit qu’ils n’avaient jamais vu une bête aussi endurante, répond Kaelig. 

 

Le roi se frotte la barbe. Les apprentis entonnent un chant sacré alors que la viande brûle dans l’immense brasier allumé pour l’occasion. Les cendres retourneront à la terre pour la nourrir.

 

— Ce n’est pas tant ça qui m’a surpris. 

 

Le druide hausse les sourcils pour l’encourager à poursuivre.

 

— C’est sa robe. Je n’avais jamais vu une telle couleur. Elle était d’un noir profond.

 

Kaelig sourit chaleureusement.

 

— C’est probablement un bon présage pour les treize années à venir, mon roi.