Semaine 6 : Corbeaux

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Depuis toujours, au sein de ma tribu, nous apprenons les médecines des animaux et des plantes. Ces derniers nous enseignent, nous guident et nous aident à vivre en harmonie avec la Nature. Ils nous montrent aussi la voie que le Grand Esprit a choisi pour nous. Souvent, un enfant est choisi par les totems pour devenir Chamane. Il suit alors une longue initiation solitaire, avant de revenir adulte dans la tribu.

 

Je suis Feu-Ardent et j’ai été choisi l’été dernier. J’en avais toujours rêvé, mais j’allais atteindre mon quatorzième printemps et je n’attendais plus rien. D’ordinaire, les Choisis ont à peine six ou sept printemps. Alors, même si j’étais persuadé d’avoir une connexion forte avec les animaux et que je comprenais bien leur langage et leurs messages, je m’étais fait à l’idée de ne jamais devenir Chamane.

 

Et puis, les corbeaux sont venus à moi. Je les ai d’abord rencontré en rêve. C’est là que nous avons fait connaissance. Je sais qu’il faut se montrer prudent, avec ceux-là. Ils sont rusés, malins. Cependant, ce sont aussi de grands sages, et on raconte que les messagers du Grand Esprit viennent surtout du ciel.

 

Quand j’en ai parlé à un vieux Chamane de la tribu, Vois-avec-la-Lune, il a hoché la tête. Tout comme moi, il pensait que j’étais trop vieux. Mais nous nous trompions tous les deux : si le Grand Esprit avait attendu si longtemps avant de me contacter, c’était parce qu’il fallait que mon corps soit devenu assez fort pour réaliser ce qu’il attendait de moi.

 

Après avoir réuni le Conseil des Anciens, Vois-avec-la-Lune a répété ce que les corbeaux m’avaient demandé en rêve. Je devais entreprendre un grand voyage vers le sud et me rendre au-delà des gorges de feu. 

 

— Ce n’est pas pour rien que ta mère t’a nommé ainsi, Feu-Ardent. Ce sont les esprits qui nous soufflent le nom des enfants nés, comme une intuition à l’oreille, a répondu Ris-Fort. Les mères savent entendre. Ainsi, tu étais destiné depuis toujours à te rendre là-bas. Et ainsi en sera-t-il.

 

Ris-Fort est le chef de la tribu : personne n’a remis en cause sa décision. Pendant une semaine, je me suis préparé. Les corbeaux sont apparus chaque nuit dans mes rêves, silencieux. J’ai espéré en apprendre plus sur ce que le Grand Esprit attendait de moi, mais je n’ai pas posé de question. Les animaux et les plantes délivrent les messages et les enseignements quand le moment est arrivé. Ni avant, ni après.

 

Vois-avec-la-lune m’a demandé d’attendre encore sept jours, estimant que mes préparatifs n’étaient pas assez soignés, mais je ne l’ai pas écouté. J’étais sûr de moi : je n’avais rien à craindre.

 

***

 

Cela fait maintenant quatre jours que j’ai quitté ma tribu. Le soleil brille haut dans le ciel et il fait une chaleur étouffante. Mes pieds me brûlent alors qu’ils sont protégés par des mocassins de cuir. Je marche depuis deux jours déjà le long des gorges de feu. De chaque côté, de hautes falaises rougeoyantes se dressent.

 

Je pourrais essayer d’escalader pour aller chercher un peu d’air frais, mais je ne préfère pas : les deux corbeaux se trouvent devant moi. Ils m’ont rejoint hier et je ne veux pas risquer de les perdre de vue. En vérité, ce sont même eux qui m’ont dissuadé de grimper. J’avais commencé à le faire quand j’ai entendu leurs coassements dans mon dos. L’un d’entre eux a volé jusqu’au dessus de ma tête, délogeant un immense vautour. Qui sait ce qui serait arrivé si j’avais continué à monter ?

 

Je me méfie des vautours. Les sages pensent qu’ils sentent la mort alors qu’elle approche. Moi, je pense que ce sont eux qui l’amènent. Mais ce vautour-là ne m’aura pas. J’avance d’un pas rapide. J’ai hâte d’arriver à destination et de découvrir quel grand destin m’attend. Assurément, le Grand Esprit a prévu quelque chose d’incroyable. Ce n’est pas pour rien que je comprend aussi bien les animaux depuis toujours.

 

Les heures passent. Je sens la fatigue qui me gagne. Alors que les ténèbres de la nuit approchent, je fixe du regard les corbeaux devant moi. Dans mon dos, j’entend parfois le vol lourd du vautour. La mort me poursuit, alors que je poursuis ma destinée. Je n’ai pas peur.

 

***

 

Je marche, encore. Le sol brûlant a attaqué le cuir de mes mocassins. J’ai essayé d’utiliser ma tunique pour les réparer, et maintenant, ce sont mes épaules qui rougissent. Il n’y a pas d’ombre, au fond des gorges de feu. Mais je suis moi-même Feu-Ardent, je ne m’arrêterai pas tant que je ne serai pas arrivé à destination. 

 

Ce matin, j’ai rencontré un lézard. Je lui ai demandé comment trouver de l’eau. Les corbeaux devant moi battaient des ailes, impatients, mais j’avais besoin de boire. Même si je ne veux pas perdre un seul instant, je dois essayer de faire attention. Je n’avais rien bu depuis la veille. Mes lèvres sont gonflées, ma langue est toute pâteuse. J’ai la gorge qui gratte. Des fourmillements dans les doigts.

 

D’après ce que je sais, personne n’a jamais traversé les gorges de feu seul. Je sais que c’est pour cette raison que le vautour me suit. Il essaie d’amener l’ombre de la mort sur moi. Je tiendrai bon. Il ne sait pas à qui il se frotte.

 

***

 

J’ai perdu la notion du temps. Le jour et la nuit se succèdent sans cesse et je me suis réveillé ce matin sans savoir depuis combien de temps j’avais quitté les miens. 

 

Quand j’ai ouvert les yeux, le vautour était perché au-dessus de moi, projetant son ombre immense. Je l’ai chassé en hurlant. Quand il s’est envolé, le soleil m’a brûlé les yeux et la peau. 

 

Je n’arrive plus à trouver d’eau depuis quelques temps déjà, malgré les enseignements du lézard. Les corbeaux me tirent toujours plus en avant. Je sais que je serai bientôt arrivé. Je me sens au bout de mes forces, la Révélation du Grand Esprit ne doit plus être très loin.

 

***

 

Ça y est. Les corbeaux se sont immobilisés au sommet d’un immense tas de gravas. Jusque là, ils ne m’ont pas laissé les approcher. Cette fois-ci pourtant, ils me regardent sans bouger. Ils me fixent, le regard malin. Une ombre passe au-dessus de nous. Je lève la tête : c’est le vautour, qui fait de grands cercles. Il s’éloigne un temps en arrière, vers ma tribu, puis revient. Nouvelle ombre, fraîcheur. Cela ne dure pas. Le soleil de plomb me fait tourner la tête.

 

Je m’écroule quelques pas plus loin. Alors que ma vision se trouble, les corbeaux prennent une forme humanoïde et s’approchent de moi. Je les reconnais alors : ce sont des démons sortis de nos plus sombres légendes, des mangeurs de chaire humaine. Je ne comprend plus rien… Le Grand Esprit a toujours protégé ma tribu de leurs attaques. Pourquoi pas moi … ?

 

Alors qu’ils enfoncent leurs serres dans mon dos et arrachent ma peau, je ferme les yeux. La douleur engourdit mes sens alors qu’une seule larme coule le long de ma joue.  « Pourquoi, Grand Esprit, ne m’as-tu pas sauvé de leur emprise ? » Une douce chaleur se répand dans mon corps.  « Je t’ai envoyé un messager. » 

 

Une ombre passe au-dessus de nous. Je profite de la fraîcheur alors que je sens ma conscience me quitter.  « Tu n’écoutais pas. Tu n’as jamais écouté…  » La voix du Grand Esprit est pleine de regret.