Semaine 7 : Dernier espoir

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Le vaisseau vient d’atterrir. La manœuvre a été délicate à cause de la violente tempête qui s’est formée au moment où nous amorcions la descente. Nous aurions pu la voir venir, si le soldat responsable n’était pas déjà sous l’influence de ses drogues habituelles. Le voyage a été long et les dérives de plus en plus nombreuses. Je ne suis pas mécontente d’être enfin arrivée. Notre objectif est une planète présentant des conditions de vie proches de la nôtre. Nos scientifiques l’ont repérée il y a plus de trente ans. 

 

Trente ans : c’est le temps qu’il aura fallu pour monter cette expédition et pour arriver à destination. J’avais 16 ans quand je me suis engagée pour cette mission. Si tout se passe bien et que je choisis de rentrer, j’en aurai 51. Notre présence est censée durer 5 ans avant de préparer le voyage retour avec toutes les informations nécessaires. Autrement dit, j’aurai donné ma carrière et ma vie. Mais je pourrai aussi choisir de rester, si les conditions sont favorables, pour fonder une colonie.

 

Notre propre planète est à bout de souffle. Nous l’avons épuisée jusqu’à la tuer entièrement, étouffant tous les efforts qu’elle faisait pour reprendre de la vigueur. Sans nous en rendre compte, nous en avons fait un simple caillou flottant en orbite autour de son étoile, recouverte des déchets que nous avons produits. Nous ne mangeons plus que de la poudre fabriquée dans nos laboratoires. Nous sommes devenus pâles et chétifs. Et notre espérance de vie s’est fortement réduite. 

 

Plusieurs missions ont été organisées, depuis près d’un siècle maintenant, grâce à la technologie que nous avons su développer, mais les ressources sont en train de s’épuiser également. Notre expédition est l’une des dernières. Si nous ne trouvons pas de nouvelle planète d’accueil, nous serons bientôt condamnés à continuer de régresser, coincés sur notre caillou. J’ai tenu toutes ces années grâce à l’espoir que cette planète serait la bonne.

 

— Capitaine, on va commencer notre progression.

 

Je hoche la tête et fait signe de poursuivre. Je regarde les informations données par les capteurs de ma combinaison. L’air est à peine respirable, les radiations sont nombreuses. Difficile d’en savoir plus pour le moment, mais je sais que les scientifiques s’activent. Il ne me reste qu’à faire ma partie du travail : repérer s’il y a de la vie.

 

Ou plutôt, repérer s’il y a une forme de vie aussi intelligente que nous. Parce que sinon, de la vie, il y en a. Des plantes, des animaux… J’avais à peine mis un pied hors du vaisseau que des nuées d’insectes m’assaillaient de tous les côtés. 

 

— Restez en formation.

 

Je ne sais pas quoi penser. À première vue, je m’attendais à devoir gérer un comité d’accueil. De nombreux objets artificiels étaient en orbite autour de la planète. La technologie était rustre, grossière, mais fonctionnelle. Assez en tout cas pour repérer notre arrivée et nous envoyer quelques forces armées, par mesure de sécurité. C’est en tout cas ce que nous aurions fait. Mais peut-être que les habitants de cette planète étaient pacifistes ? Peut-être qu’ils n’avait pas laissé l’égoïsme diriger le monde ? Qu’ils nous attendaient avec des colliers de fleurs ?

 

— Le radar signale une cité dans cette direction, à 3 unités, m’indique un soldat.

— Parfait. Nous y serons dans une heure. Allons-y.

 

Je me mets en marche. La tempête nous a empêché de choisir notre lieu d’atterrissage, comme si cette planète-là, toujours vivante, cherchait à protéger ses habitants. Je suis soulagée qu’il y ait des traces de civilisation non loin. Je laisse sur place une partie des soldats, au cas où. 

 

Nous progressons rapidement à travers des bois de plus en plus épars pour finalement arriver sur un axe de transport, recouvert d’une épaisse matière noire et dure. Çà et là, des herbes sauvages ont réussi à la faire craqueler. D’un geste de la main, j’ordonne de ralentir l’allure. Je préfère rester prudente. 

 

Les premières habitations ne sont plus qu’à quelques pas, et il n’y a toujours aucun signe de vie. J’indique à mes soldats que nous poursuivons notre progression : les murs sont lézardés, les portes grandes ouvertes. Tout est laissé à l’abandon. Au loin, d’immenses bâtiments rectangulaires se découpent dans le ciel.

 

— Où sont passés tous ces gens… murmure une femme à côté de moi. 

 

Elle est plus âgée que moi. Cela ne vaudra même pas la peine pour elle d’entreprendre le voyage du retour. Il y en a plusieurs, comme ça, qui sont venus pour mourir ici. Ou plutôt, pour mourir n’importe où ailleurs.

 

Alors que je m’apprête à répondre, un animal bondit de derrière un tas de déchets. Il se faufile entre mes jambes et s’arrête un peu plus loin pour nous regarder un instant. Je n’en ai jamais vu de tel. Il a le corps couvert de longs poils oranges. Il nous fixe silencieusement. Nous sommes sur son territoire. Plus que ça : nous le dérangeons.

 

Pendant un instant, je doute. Devons-nous faire demi-tour ? Certainement pas pour une si petite créature… Il y a trop en jeu. Et pourtant, je doute.

 

— Capitaine ?

 

Ma radio grésille. Une voix inquiète et peu familière. Ce n’est pas le soldat qui était en charge de la radio dans tous les exercices que nous avons réalisé.

 

— Oui ?

 

Je parle sèchement. J’ai un mauvais pressentiment. Il n’y a personne, pas âme qui vive, et j’ai pourtant l’intuition que nous ne sommes pas les bienvenus. J’observe les hautes tours sombres au loin. Elles me mettent mal à l’aise. Pourtant, elles auraient aussi bien pu exister sur notre planète. Leur architecture est basique, laide. 

 

— Une grosse tempête se prépare.

— Encore ?

— Plus dangereuse. C’est inexplicable. Aucune loi physique ne peut expliquer le phénomène météorologique qui approche. Capitaine…

 

Je ferme les yeux. Je sais que la suite sera mauvaise.

 

— Je ne sais pas si le vaisseau pourra résister à une telle tempête. La force des vents est phénoménale. Vous devriez vite revenir. Nous pouvons peut-être encore…

 

La communication se coupe. Le vent se lève. Je regarde le lointain ; de bien sombres nuages approchent droit sur nous. Tout cela n’a rien de naturel, en effet. Ou peut-être, au contraire, que cela ne pourrait pas être plus naturel. Je pense que cette planète-ci ne s’est pas laissée faire. Contrairement à la nôtre, elle s’est battue, elle a lutté, et elle s’est débarrassée de cette forme de vie trop intelligente pour son propre bien.

 

Aujourd’hui, c’est nous sa cible, car nous leur ressemblons trop. 

 

— Capitaine ! Nous devons nous replier.

 

J’acquiesce. Je doute que ce soit encore possible, mais nous devons essayer. Alors que je fais demi-tour, mes yeux accrochent le dessin d’un panneau publicitaire. Une créature habillée tout en rouge est entourée d’offrandes. Il tient une bouteille marron à la main. Ses lèvres toutes arrondies dessinent un « ho » joyeux et rieur. Faisait-il bon vivre, sur cette planète, avant qu’elle se rebelle ?