Semaine 8 : Chamanisme 3.0

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— C’est pas pour moi tout ça.

 

 

Assis à la terrasse d’un café, Pierre étire ses longues jambes. La tête penchée en arrière, il savoure la douceur de l’air, après une journée particulièrement chaude. 

 

 

— Pourquoi ?

 

 

Le menton appuyé dans la paume de sa main, Antoine le fixe avec une curiosité bienveillante. Les deux jeunes hommes sont amis depuis le collège et ils ont gardé l’habitude de se retrouver régulièrement autour d’un verre.  Leurs vies ont pourtant pris des tournants bien différents : Pierre est un gamer invétéré alors qu’Antoine prépare son second voyage en Mongolie, pour poursuivre son apprentissage du chamanisme.

 

 

— Je ne sais pas, répond Pierre. Tu sais, c’est pas dans le sens où ça ne m’intéresse pas. C’est dans le sens où ça marcherait pas pour moi. Puis, j’ai pas le temps. Je dois lancer mon affaire, tu sais ?

 

 

Antoine sait, oui, que Pierre parle de monter une affaire depuis des mois, voire quelques années maintenant. Mais ce n’est jamais le bon moment. À l’en croire, c’est toujours trop tôt ou trop tard. Alors, il enchaîne les petits boulots en se voilant la face, en repoussant sans cesse la réalisation de son projet.

 

 

— Je sais oui. Tu as trouvé ce que tu veux faire ?

 

 

Pierre hausse les épaules. Machinalement, il consulte son portable. Une partie va bientôt se lancer.

 

 

— Je vais devoir y aller. Ils vont avoir besoin de moi.

 

 

Son ami sourit, et demande au serveur l’addition. Alors qu’ils se préparent à se séparer, Antoine attrape Pierre par le bras.

 

 

— Tu sais, pour ton affaire… Tu devrais lâcher prise. Laisser l’Univers te guider. Être attentif aux signes. C’est comme ça que tu pourras trouver ta voie, la vraie.

 

 

Les deux amis se séparent avec un dernier sourire et Pierre remonte la rue d’un pas vif. Il respecte énormément Antoine pour ce qu’il est devenu, mais il a parfois du mal à adhérer à toutes ses théories. Dans le fond, il sait que son ami a raison sur beaucoup de sujet. La plupart du temps, il est même d’accord, même s’il y a toujours cette petite voix qui a envie de se moquer.

 

 

Ce soir-là pourtant, Pierre décide de faire taire cette voix. Son moral n’est pas au beau fixe, il ne supportera pas de trouver et perdre un petit emploi minable de plus. Il veut vibrer, il veut vivre d’une passion. Il ne sait juste pas laquelle, ni comment. Malgré le nombre d’heures incroyables qu’il passe en ligne, il n’a pas envie de gagner sa vie de cette façon. Il sait qu’il y a autre chose pour lui. Il le sent.

 

 

Alors, sur le pas de sa porte, la main encore posée sur la poignet, il lève les yeux vers le ciel. Il ne sait pas trop à qui s’adresser. Antoine lui a parlé déjà quelques fois des animaux guides. Alors il décide de s’adresser à son guide personnel. Maladroitement.

 

 

— Bon euh… Toi, là-haut, enfin je crois… Ok, je vais faire attention à tes signes. Je te fais confiance. Et euh… merci.

 

 

Il regarde autour de lui. Personne, heureusement. Avec un sourire malgré tout gêné, il franchit le pas de sa porte. Il jette ses clés sur le vide-poche de l’entrée et se dirige droit vers le salon, où trône fièrement son ordinateur. Avec un soupir d’aise, il s’installe sur son fauteuil. Il lance le jeu. La partie commence. 

 

 

***

 

 

La sonnerie de son téléphone le tire à peine de son sommeil, alors que le jour est levé depuis longtemps. Pierre n’a jamais été un lève-tôt, il se couche bien trop tard pour ça. Souvent, quand il a un travail, il enchaîne les nuits blanches et somnole dans les transports en commun, jusqu’à s’écrouler de fatigue un soir, puis il recommence.

 

 

« Tu es là ? »
« Alors, tu as réfléchi ? »
« J’ai besoin d’une réponse rapide ! »

 

 

Dans la nuit, entre deux parties, il a énormément discuté avec CrowZ, une joueuse qu’il a rencontré en ligne. Dans la vraie vie, elle s’appelle Aurore, mais Pierre continue de l’appeler par son pseudo. CrowZ a commencé à se professionnaliser dans le monde du jeu vidéo. Ils en ont parlé toute la nuit. Les heures passant, Pierre a finalement accepter de se laisser séduire par l’idée. Après tout, ce n’était peut-être pas une coïncidence qu’elle lui parle de tout cela justement ce soir-là alors que ça faisait longtemps qu’ils n’avaient pas joué ensemble.

 

 

Le jeune homme se frotte les yeux et s’étire longuement pour s’arracher du rêve dans lequel il était plongé. Il se souvient de quelques détails qui déjà partent en lambeau. Quand il se lève enfin, il se souvient juste du sentiment de bien-être qu’il a ressenti. En baillant pour la dixième fois, il tape un message pour CrowZ.

 

 

« C’est ok pour moi. Concrètement, qu’est-ce que je dois faire ? »

 

 

CrowZ a besoin d’un partenaire de jeu, et ils se sont toujours très bien entendu. 

 

 

— Mais quoi encore ?

 

 

Pierre secoue machinalement son téléphone. Son message ne veut pas partir. Le réseau va et vient. Il réessaie plusieurs fois, puis abandonne. Il enverra le message plus tard. Il doit se préparer rapidement : sa mère lui a négocié un entretien d’embauche dans sa boîte. S’il ne se présente pas, ou s’il présente mal d’ailleurs, il en entendra parler jusqu’à la fin des temps.

 

 

Alors qu’il essaie de mettre de l’ordre dans sa chevelure, son téléphone sonne. Une photo de sa mère s’affiche. Pierre décroche avec un soupir.

 

 

— Oui maman ?

— Tu es prêt ? Tu ne seras pas en retard, hein ?

— Ça ira maman, je décolle dans un instant.

— Très bien. Ne sois pas en retard, le DRH a horreur de ça. Tu vas voir mon chéri, je suis certaine que … le DRH… surtout tu ne dois pas… auquel cas, tu peux être sûr… Mais… to… a… bien aller.

— Maman, tu es où ? il y a des interférences, c’est très étrange.

 

 

Sa mère répond sans doute, mais Pierre n’entend rien. Le réseau continue de ne pas fonctionner. En s’acharnant un peu, il parvient tout de même à répondre à CrowZ. Elle lui donne rendez-vous le soir même pour essayer une première vidéo de jeu ensemble.

 

 

***

 

 

Le piston a encore de beaux jours devant lui. Pierre est à peine rentré chez lui qu’il reçoit un message de sa mère. Il a le poste. Avec un soupir, il se demande déjà comment il va pouvoir démissionner rapidement sans que cela ne cause de tort à sa mère. 

 

Pensif, alors qu’il lance sa machine à café, il repasse le fil de sa journée. Comme il se l’est promis, il a essayé de se montrer attentif aux signes. Il a cherché du regard tous les animaux possibles, observé les panneaux publicitaires, fait attention aux chansons qui passaient dans la rame de métro, … Mais rien de bien concluant. En même temps, il l’avait bien dit à Antoine, que ça ne marcherait pas pour lui.

 

Quelques minutes plus tard, il s’installe derrière son ordinateur. Peut-être qu’après tout, CrowZ est bel et bien le signe qu’il demandait, et qu’il n’y a pas eu besoin d’autre chose. Est-ce que ça pouvait être aussi simple ? Antoine lui avait déjà expliqué que parfois, les réponses que les gens cherchaient se trouvaient juste sous leur nez. 

 

« Je ne t’entends pas… »

 

Pour les besoins de la vidéo, Pierre a branché son casque-micro. Comme il vit seul, il ne prend pas tout le temps la peine de s’en servir, mais CrowZ a besoin que le son soit audible et clair. Sauf que rien ne fonctionne.

 

« Tu as vérifié la configuration ? »
« Oui, je ne comprend pas… »

 

Pierre vérifie plusieurs fois. Le micro devrait pourtant bien fonctionner.

 

« Tu es sûre que ça ne vient pas de ton côté ? »

 

CrowZ ne répond pas tout de suite. Il voit qu’elle écrit, s’arrête, écrit de nouveau. Le jeune homme a peur que l’opportunité lui échappe.

 

« J’irai acheté un nouveau casque demain » s’empresse-t-il d’ajouter. 

« Bien. On réessaie demain soir alors. »

 

Sans plus de cérémonie, CrowZ lui souhaite une bonne soirée. Pierre veut lui proposer de faire une partie quand même, mais elle refuse. Elle a d’autres choses à gérer du coup. Résigné, le jeune homme fait un tour rapide sur les réseaux, pour voir dans ses différents groupes ce qui se joue en ce moment. 

 

Dans l’un de ces groupes, quelqu’un cherche des testeurs. L’offre est rémunérée. Alors que Pierre se penche sur les détails, une fenêtre pop-up lui cache la vue. Une vague histoire de formation de développement personnel. Râlant sur l’inefficacité de son logiciel anti-pub, il ferme la fenêtre. Il décide de répondre à l’annonce. Deux opportunités d’emploi dans le domaine du jeu vidéo en moins de vingt-quatre heures… Si ça, ce n’est pas un signe…

 

***

 

 

Pierre et Antoine se retrouvent une semaine plus tard. Les deux amis sont de nouveau installés en terrasse, cette fois-ci dans une petite ruelle isolée du centre ville.

 

— J’ai un nouveau job oui, dit Pierre d’une voix fatiguée.

 

De profondes cernes creusent son visage. Antoine fronce les sourcils, inquiet, mais ne dit rien. Pierre lui en ait reconnaissant. Il poursuit.

 

— J’en ai même deux en fait. J’ai commencé à travailler avec une fille que j’ai rencontré en ligne. Pour devenir joueur professionnel. J’avais répondu aussi à une autre annonce, mais c’était une arnaque.

— Oh. Tu vas tenir le coup ? 

 

Nouveau haussement d’épaules. 

 

— Au fait, j’ai demandé l’aide de mon guide, pour savoir ce que je devais faire, après la dernière fois.

— Ah oui ? 

 

Antoine se redresse sur sa chaise, curieux de connaître le ressenti de son ami suite à cette expérience.

 

— Et ben… Rien. Pas un seul signe de toute la semaine. J’ai fait attention à tout pourtant. 

 

Son ami hoche la tête d’un air pensif. Il est persuadé que son ami n’a pas vraiment fait attention. Alors qu’il cherche comment formuler la chose, le téléphone de Pierre vibre. Un nouveau message s’affiche, d’un numéro inconnu.

 

« Crétin. »