Semaine 9 : Le Téméraire

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L’Ancien avait ordonné que plus personne ne se rende là-bas. Trop de jeunes aventureux n’étaient jamais revenus, et il avait estimé que le jeu n’en valait pas la chandelle. Il se fichait des mets sucrés et raffinés qu’on pouvait en ramener : ce que les bois et les champs leur offraient suffisait largement.

 

Tout le monde avait écouté et les expéditions nocturnes avaient cessées. De toute façon, les Géants avaient pris soin de fouiller toute leur demeure pour en boucher tous les points d’accès, bien conscients que leur garde-manger était régulièrement visité. Même les quelques jeunes qui jouaient à se faire peur en se faufilant le plus près possible des murs ne se risquaient pas à l’intérieur.

 

Pourtant, les anciennes voies étaient encore dégagées. Les Géants avaient rangé, nettoyé, tout retourné, mais ils ne savaient pas où regarder. Le Téméraire le savait bien : il continuait, lui, à s’aventurer chaque nuit dans la dangereuse demeure. 

 

On ne l’avait pas surnommé ainsi pour rien : fin, vif et rusé, il repoussait sans cesse les limites de la bravoure, du courage et de l’inconscience. L’Ancien ne parvenait pas à déterminer si le Téméraire faisait cela par ennui ou par stupidité, mais il avait en tout cas renoncé à le raisonner.

 

Ce soir-là, le Téméraire avait décidé de tenter un nouvel exploit : l’une des voies menant au plus haut garde-manger avait été en grande partie détruite, laissant un sombre gouffre à la place. Avec assez d’élan, il pouvait franchir d’un bond ce précipice et accéder ainsi aux mets les plus goûtus de la demeure.

 

 « N’y va pas » lui avait ordonné l’Ancien quelques heures auparavant.  « Une grande tempête se prépare, il faut mettre les réserves à l’abri, renforcer nos abris. » Mais les tâches courantes, ça n’était pas pour lui. Il dormait à la belle étoile et trouvait lui-même sa nourriture. Le Téméraire était aussi un solitaire, indépendant et fier. 

 

Alors, il avait fait le choix de braver l’ordre de l’Ancien. Personne ne pouvait lui dire ce qu’il avait à faire. Ignorant le quignon de pain qui traînait pas terre — ces Géants étaient parfois tellement négligents… —, il se dirigea vers l’ancienne voie écroulée. Il ne comprit pas pourquoi on en faisait ainsi tout un fromage : il franchit aisément le vide et arriva de l’autre côté sain et sauf. Le Téméraire renonça néanmoins à l’idée de ramener quelques douceurs à sa mère : il craignait de ne pas réussir le saut en sens inverse s’il se chargeait trop.

 

La voie débouchait directement dans l’un des placards du garde-manger. Le Téméraire ne comprenait même pas comment les Géants avaient pu laisser les choses ainsi. Il aurait suffi de clouer une planche ou quelque chose de ce genre. Enfin… Leur négligence faisait son bonheur : un immense sac de tissu rempli de biscuits sucrés se trouvait devant lui.

 

Déchirant le tissu d’un seul geste, il récupéra l’un des biscuits et retourna sur la voie, derrière le meuble, pour le grignoter tranquillement et… bruyamment ! Il se moquait bien d’être entendu :  les Géants pouvaient difficilement accéder à sa cachette. En cas de soucis, il aurait tout le temps de fuir.

 

Quelques minutes passèrent. Une lumière s’alluma alors que des pas lourds frappaient le sol sans aucune grâce. Le Téméraire ne s’arrêta même pas de grignoter. On donna des coups dans le bois du placard. Un long soupir agacé lui parvint.

 

— Chéri ! Chéri !

 

Il ne lui restait que quelques minutes. Il enfourna un morceau plus gros que les autres dans sa bouche t fila sans demander son reste. Dans son dos, la voix de la Géante résonna encore.

 

 — On a encore des souris !